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L'industrie florissante de la chanson insignifiante par Pierre LAZULY
Quarante ans plus tard, portées par une nouvelle génération d'interprètes, les chansons pénibles sont plus que jamais présentes. « Victoire du show-business sur la chanson, constate le chanteur et journaliste Jacques Bertin. Victoire du bulldozer rythmique sur la fluidité lyrique, de la musique sur le mot et le vers, de la puissance sur la nuance, de la danse sur le sens. Quinze ans de débâcle où le show business français, tout en éliminant la chanson d'auteur, se révéla incapable de résister à l'offensive anglo-saxonne (2) ». L'instauration de quotas radiophoniques (40 à 50% du temps d'antenne consacré à la chanson française) allait certes diminuer la proportion de chansons anglo-saxonnes sur les antennes nationales, mais qui devait en profiter ? Une poignée de « valeurs sûres » déjà surmédiatisées : Goldman, Cabrel, Mitchell ou Halliday. Un décret impose alors un quota de « nouveaux talents » ? L'industrie musicale allait en fabriquer sur mesure, « formatés », plus pénibles encore que leurs aînés. « On s'est aperçu que la musique pouvait rapporter beaucoup d'argent si elle était très diffusée, explique Philippe Val. Et le cauchemar a commencé. Ce don des dieux est devenu une hydre, un facteur de pollution, une peste qui profite de notre absence de défense physiologique pour s'immiscer, contre notre gré, dans notre mémoire, dans nos neurones, et pour violer nos goûts personnels (3) ». La mauvaise chanson se glisse partout et nul ne peut y échapper ; la bande originale d'une piètre comédie musicale bêle sans relâche dans tous les restaurants, les parkings et les supermarchés. « Il y a une certaine considération en France pour la mauvaise chanson, constatait déjà André Halimi en 1958. Elle rapporte, elle a un standing et on la respecte. » Elle a son rôle à jouer dans l'élaboration des fameuses « musiques d'ambiance », insignifiantes et vaguement réconfortantes, propices aux activités commerçantes.
Pour être retenue, la nouveauté doit « accrocher » l'auditeur dès les premières secondes. La méthode, visant à réduire au minimum le risque de « zapping », ne manque pourtant pas d'effets pervers. « L'opposition que l'on peut faire entre deux écoles de compositeurs et d'auteurs de chansons est la suivante : il y a ceux qui essaient de faire pareil et ceux qui essaient de faire différemment, analysait Boris Vian. C'est comme ça dans tous les arts. » Hélas, les seuls titres susceptibles d'accrocher l'auditeur dès la première écoute sont aussi ceux qui se rapprochent le plus de ce qu'il a pour habitude d'entendre. L'utilisation de panels encourage ainsi le conformisme et l'application systématique des mêmes recettes : une musique suffisamment proche des mélodies connues et des paroles si possible d'une infinie niaiserie. « La radio se désintéresse totalement de pervertir de la sorte le goût des gens », avait aussi affirmé Boris Vian ; le seul objectif du diffuseur étant, bien évidemment, de maintenir et si possible améliorer sa part d'audience. Mais cette logique de l'Audimat (ici Médiamétrie) aboutit, on le sait, à la disparition de la diversité culturelle, à une rapide éradication du sens. Les coups de coeur de l'animateur n'ont déjà plus leur place à l'antenne ; les goûts et opinions personnelles, l'originalité sont bannis. Il suffit simplement à l'animateur de suivre le « conducteur » produit par l'ordinateur, et de respecter à la lettre les instructions « intervention recommandée » : encourager l'auditeur à aller voir un film que la radio parraine, et surtout annoncer les disques à venir afin de ne pas perdre ce cher auditeur dans le prochain tunnel publicitaire. Quelques minutes plus tard, la fidèle paire d'oreilles sera récompensée par la énième diffusion d'un titre de Cabrel qui lui rappellera - forcément - un vieux chagrin d'amour. Toute programmation musicale efficace parie en effet avant tout sur notre fibre sentimentale. Ne sommes-nous pas, comme l'a chanté Souchon, une « foule sentimentale » ? Qui ne s'est pas reconnu dans ce refrain : « On a soif d'idéal, attirés par les étoiles, les voiles, que des choses pas commerciales » ? L'ironie du sort voulait que cette chanson – belle, au demeurant - soit matraquée, des mois durant, sur toutes les radios commerciales, enchaînée sans état d'âme à de vulgaires réclames... Le climat d'insignifiance régnant à l'antenne parvient en effet à créer chez l'auditeur une sorte de dépendance lénifiante, un plaisir indéniable à l'écoute de certaines mélodies, mais le texte est quant à lui étrangement démonétisé. L'auditeur peut apprécier les paroles, les chantonner, sans pour autant comprendre le sens - lorsqu'il y en a un - de ce qu'il est en train d'écouter. Les paroles n'ont, de toute façon, qu'une importance très relative : « on peut dire que la musique les frappe d'abord, et les paroles, quelles qu'elles soient, leur servent à se souvenir de la mélodie qui leur plaît », disait à ce propos Georges Brassens. Les textes doivent cependant être suffisamment légers pour maintenir l'auditeur dans sa plaisante torpeur, faite de vagues sentiments d'amour et de désirs d'achat provoqués. Et c'est précisément pour ces raisons que la chanson d'auteur dérangeait, comme l'écrit Jacques Bertin : « Elle dérangeait les mondialistes, les ultra-libéraux, les européistes, avec son permanent rappel de ce que nous sommes, nous autres, pas des homo-économicus, pas de la chair à ordinateur, mais des hommes. Dérangeait par son aisance à produire du sens. » L'industrie musicale s'attache au contraire à produire l'environnement sonore le plus « insignifiant » possible, c'est-à-dire le plus apte à distiller dans nos véhicules ou dans nos cuisines une ambiance de supermarché.
Nino Ferrer, lui, n'arrivait plus à supporter cette censure de fait : ses derniers albums, plus profonds, moins « variétés », étaient boudés par les programmateurs qui avaient décidé, une fois pour toutes, qu'il resterait éternellement l'auteur du « Sud », des « Cornichons » et de « Gaston ». Le 13 août 1998, Nino Ferrer choisissait de se donner la mort ; pour tout hommage, les programmateurs des stations commerciales allaient augmenter, durant quelques jours, le nombre de diffusion de ses titres homologués... L'auditeur ne découvrirait pas à l'antenne les plus récentes chansons de l'auteur des « Cornichons ». « Il avait su rester présent dans la discrétion et nous émouvoir, notamment avec Le Sud », retiendrait de lui le communiqué de l'Hôtel Matignon. Bien peu s'interrogèrent alors sur les véritables raisons de sa « présence dans la discrétion ». Et même si, comme l'affirmait Brassens, « la chanson peut se passer du plus grand nombre », même si la chanson d'auteur parvient encore, malgré tous ces obstacles, à tracer son chemin, il est toujours difficile d'accepter que les calculs cyniques de quelques opérateurs radiophoniques imposent une censure de fait sur la chanson de qualité alors que nous assaillent, dans tous les lieux publics, les représentants « pénibles » de ce qu'il faut bien appeler « la chanson unique ». PIERRE LAZULY
(1) Les propos d'André Halimi, Boris Vian et Georges Brassens sont extraits du débat "Les véritables héritiers de la bonne chanson espèrent triompher malgré la conspiration de la médiocrité", paru dans Music-Hall, numéro 38, mars 1958, puis dans "La belle époque", recueil de textes de Boris Vian, Le Livre de Poche. [ retour au sommaire ]
© Les Chroniques du Menteur, 1999 |