Chronique des vaches hystériques 19/01/99

Je ne voudrais pas semer la panique dans vos assiettes, mais si j'en crois les communiqués réguliers publiés par le ministère de l'Agriculture, la maladie de la vache folle semble décidément avoir pris ses habitudes dans l'Hexagone. Nous fêtions en effet hier notre 52ème cas de vache folle. Les 180 commères qui parcouraient quotidiennement les délicats pâturages de l'Orne en compagnie de l'hystérique ont été, « comme toujours en pareil cas », abattues puis incinérées.

Rassurez-vous, je n'envisage pas le moins du monde de transformer cette chronique en éphéméride des mamelles hystériques et carnet des bovidés suicidés. Je m'étais il est vrai déjà fait l'écho la semaine dernière de deux cas d'encéphalopathie spongiforme bovine, et j'en avais profité pour me gausser du mot d'ordre que, dans un bel élan de patriotisme, les technocrates concernés avaient soufflé au consommateur justement inquiet : « exigez le label Viande française ». A quoi bon en effet exiger un label qui ne garantit plus rien ?

Un mien lecteur avait alors répondu à mon ricanement : « Pour ma part, je me réjouis de savoir que le troupeau entier de bovins ait été abattu et que cela se sache. Cela signifie pour moi que les règles sanitaires existent et, surtout, qu'elles sont appliquées consciencieusement en France. Je n'en ai que plus d'envie d'exiger le label "Viande Française" ! Pas vous ? ».

Eh bien non, pas moi. Parce qu'il en va des vaches comme des êtres humains : on ne passe pas, comme une vulgaire machine, d'un état normal à un état déglingué. La maladie se diffuse, très lentement. On commence très progressivement à perdre la raison, on beugle un peu différemment, que sais-je ?, on écrit des tribunes dans le Figaro. Mais tant qu'aucune vache du troupeau n'a pas été prise en flagrant délit d'hystérie, tant que les apprenties foldingues ne ricanent pas pendant la traite et qu'elles réservent leurs pitreries à leurs seules congénères, un troupeau de vaches délirantes peut tout-à-fait satisfaire un authentique boucher.

Et finir dans votre assiette. Dûment estampillée « Viande Française ». Et néanmoins parfaitement infestée de cellules contaminées. Ceci dit, vous n'en mourrez probablement pas ; et quand bien même vous en mourriez, ce serait dans dix ans. Or le « principe de précaution », appliqué à l'agriculture, dit en substance qu'il est infiniment moins dangereux de laisser aux dirigeants de dans dix ans le soin d'annoncer qu'« à l'époque, on ne pouvait pas savoir » que d'obliger les dirigeants d'aujourd'hui à avouer que les vaches produites par nos toujours très pacifiques éleveurs ne sont pas moins dangereuses que leurs cousines britanniques.

Quant aux nitrates...


British beef 22/01/99

J'ignorais que ce sujet vous passionnait à ce point ! Ma récente chronique sur les vaches hystériques m'a valu, c'est le cas de le dire, vachement de courriers, de lecteurs inquiets et de lecteurs blasés. Notamment en provenance d'Angleterre, d'où l'on m'apprend que la viande la plus recherchée est précisément celle qui peut se targuer d'être estampillée « British Beef ». Ça défie sans doute les lois de la raison, mais le chauvinisme obéit apparemment à sa propre logique.

Cela étant, si le nombre de cas de vaches folles recensées en Angleterre est infiniment supérieur à notre décevant palmarès, il n'est pas sûr qu'il faille s'en féliciter. Étant données les périodes d'incubation, le pire peut être à la fois derrière eux et devant nous, et la « British Beef » être désormais plus sûre que la Viande Française ; lorsque les vaches francophones chanteront en choeur le samedi soir avec Arthur, il sera grand temps d'arrêter les steaks.

« Ce n'est pas si grave, en fait », ironise Michel, « puisque les vaches concernées sont des animaux dits de « réforme », c'est-à-dire des vaches laitières recyclées en vaches à steaks, dont la viande est de moins bonne qualité que celle des Charolais. Seuls les consommateurs les plus pauvres peuvent donc en être victimes... ». Et avec eux les habitués de la restauration rapide et des restos d'entreprise. « Et en ce qui concerne le lait », précise Michel, « j'ai lu dans un article de l'INRA que rien ne permettait pour l'instant de mettre le lait hors de cause en ce qui concerne la transmission du fameux prion. Mais chut !, les excédents de lait sont déjà énormes... ».

Fin du chapitre agriculture... mais restons si vous le voulez bien en Angleterre. Un pays où une ex-Prime Minister se démène corps et bien pour libérer un ancien tortionnaire (présumé, certes, mais comme seul un Roland Dumas pourrait l'être sans en être inquiété). Un pays où la modernité fait rage ; sous forme de pauvreté, bien souvent. (Tel est en effet le principal visage de la modernité lorsqu'il n'y a pas la télé).

Certes, il leur reste encore ce merveilleux échappatoire que constitue toujours la religion. Rien n'incite plus à la religion que la pauvreté ; « et c'est ainsi qu'Allah est grand », aurait même ajouté Vialatte. Hélas ! les Britanniques délaissent même leur église. Ils ne croient plus vraiment en Dieu. Eux, ce n'est pas d'un Dieu qui crée des emplois dont ils auraient besoin, mais d'un Dieu qui accepte de payer correctement ses larbins.

Dieu, lui, s'en fout éperdument. Il a créé Tatcher à son image. Pour voir ce que ça donnerait. Il aurait même - peut-être pour se racheter - créé le petit Jésus à l'image du Che. C'est du moins ce que l'on apprenait dans Le Monde la semaine dernière. Une affiche rouge et noire, inspirée du plus célèbre cliché du révolutionnaire marxiste argentin, défraie la chronique outre-Manche : concoctée par l'Agence de Publicité des Eglises afin de ramener leurs ouailles dans les chapelles, « elle représente un Jésus inédit, regard noir et dur, barbe drue et mâchoires d'acier, bien éloigné des portraits lisses et sans saveur traditionnellement en vigueur dans les paroisses ».

Si Chas Bayfield, « le créatif branché » qui a gracieusement imaginé l'affiche, se dit fier de son oeuvre, il a néanmoins déclenché une belle polémique. Le révérend Tom Ambrose craint notamment que le message subliminal de cette affiche rouge « risque de créer chez les ouailles l'attente d'un changement radical qu'ils ne trouveront peut-être pas dans leurs églises locales ». Il est vrai que la légende de l'affiche est assez révolutionnaire : « Humble et doux ? Allons donc ! Découvrez le vrai Jésus. Eglise, le 4 avril ».

Après tout, que Jésus ait l'apparence du Che, de Bill Clinton (la crucifixion pourrait alors remplacer avantageusement la destitution) ou même de Paul Préboist, cela n'a aucune espèce d'importance. Mais d'apprendre que l'Eglise dispose désormais de sa propre Agence de Publicité chargée de rameuter ses ouailles me remplit d'allégresse. L'Eglise commencerait-elle enfin à devenir moderne ? « Mon Jésus à moi est plus malin que le tien ».

Et c'est ainsi qu'Allah est grand.

 

La « nourriture Frankenstein » 16/02/99

« Le gouvernement britannique continue de s'opposer à tout moratoire sur la « nourriture Frankenstein », les aliments génétiquement modifiés, en dépit de nouvelles mises en garde de la communauté scientifique. Le ministère de l'Agriculture a rappelé vendredi qu'il ne jugeait « pas nécessaire » d'imposer un moratoire et qu'il estimait « les garde-fous en place suffisants pour garantir l'absence de dommages à la santé et à l'environnement ».

Tel n'est pas l'avis de vingt scientifiques internationaux qui ont publié vendredi un appel demandant la réhabilitation d'un confrère britannique poussé à la retraite après avoir révélé les résultats effrayants de tests menés sur des rats. Nourris à la pomme de terre génétiquement manipulée, les animaux ont développé des modifications des organes, y compris du cerveau, tandis que s'affaiblissait leur système immunitaire.

Les travaux du professeur Arpad Pusztai, de l'institut Rowett à Aberdeen, ont été réexaminés et validés par ses vingt confrères, dont certains appellent désormais à un moratoire sur l'utilisation de produits génétiquement modifiés. Ces produits sont notamment employés pour nourrir les animaux [notez le notamment !] et les scientifiques ont de longue date mis en garde contre le possible développement de bactéries résistantes aux antibiotiques qui pourraient être transmises aux humains.

Un député travailliste, Alan Simpson, a mis en garde vendredi contre une « maladie de la vache folle bis » et estimé qu'il fallait « tout arrêter et mettre en place de nouveaux paramètres ». C'est également l'avis de l'un des organismes gouvernementaux sur l'environnement, English Nature, qui a demandé à Tony Blair trois ans de moratoire sur certaines cultures génétiquement modifiées, notamment celles résistantes aux herbicides. L'organisation écologique Friends of the Earth, tout comme les associations de consommateurs, demandent de leur côté un gel de toute nouvelle licence ou mise en culture de ces produits.

Avec des licences en Grande-Bretagne pour le fromage végétarien, la purée de tomate, le soja et le maïs génétiquement modifiés, ces produits sont « de plus en plus difficiles à éviter », estime le professeur Vyvyann Howard, signataire de l'appel des vingt scientifiques. « C'est à l'évidence la politique des industriels de la biotechnologie que de tenter d'inonder le marché afin que nous n'ayons plus le choix du tout », estime-t-il. »


L'intégralité du texte ci-dessus provient d'une dépêche AFP, noyée parmi tant d'autres, dans le fil de la semaine dernière. Une dépêche délicieusement anglo-saxonne, avec des rats bien anglais, des scientifiques britanniques, des produits exclusivement anglais... « Pas de ça chez nous ! », laissait entendre la dépêche.

Aurai-je la malice d'ouvrir mon Politis et d'y reprendre les informations communiquées par Greenpeace France ? De rappeler par exemple que les produits Findus (canelloni, crêpes jambon fromage), ou de Papy Brossard (Forêt noire) en contiennent et sont étiquetés comme tels. (Heureusement, seuls quelques rats britanniques en consomment).

Parmi les produits susceptibles d'en contenir, ou dont les fabricants ne s'opposent pas à la présence d'OGM, on trouvera les BN, Prince, Petit écolier, Finger, Mars, Balisto, KitKat, Lion, Galak, pâte à tartiner Poulain, pizza aux fromages Marie... et bien sûr, les aliments pour bébé de Danone et Blédina. La liste complète se trouve sur le site de Greenpeace. (Vous y trouverez aussi, et c'est le plus important, la liste des producteurs qui s'engagent à ne jamais en utiliser).

J'ajoute, pour être tout-à-fait complet, qu'un 56ème cas de vache folle a été détecté dans la Sarthe. Rien de tel qu'un bon steak de vache folle pour accompagner une poêlée de pommes de terre génétiquement modifiées. Le tout cuisiné à l'ancienne, pour retrouver « la saveur de l'authentique » dans une petite barquette en alu.


Donne les os au lapin ! 07/06/99

J'EN SUIS RESTÉ sur le derrière. On interrogeait Jean Glavany sur France Inter. C'était dans le journal de 18h, jeudi dernier, mais j'ai réussi à l'enregistrer et le retranscrire un peu plus tard dans la soirée. Devant la multiplication des scandales mettant en cause des farines animales, on demandait au ministre s'il n'était pas grand temps d'interdire complètement leur utilisation. Voici sa réponse. Et que je sois transformé en député RPR si j'en ai changé un seul mot : « Si on ne consomme plus les farines animales dans les élevages, qu'est-ce qu'on fera de ces sous-produits animaux, les carcasses, les graisses, les peaux, les chairs, qui sont à la porte des abattoirs ? On les incinèrera. Ça coûtera de l'argent, ça polluera, et il faut mesurer toutes ces conséquences ». C'est pourquoi il est préférable de les donner à manger aux poules et aux poissons. C'est le bon sens même : ça ne coûte rien (au contraire !) et ça ne pollue pas.

Sauf bien sûr les poules et les poissons. Eux, ça les pollue drôlement. Mais tant que ça n'empêche pas de les vendre, le ministre de l'Agriculture est content. Les vaches (surtout les britanniques) deviennent hystériques ; les poulets belges (mais seulement les belges) digèrent mal les mélanges d'abats de boeuf et d'huile mécanique. Les oeufs deviennent suspects ; les omelettes prennent même une jolie teinte irisée. Demain, on apprendra que les lapins espagnols (mais seulement les espagnols) digèrent mal la carcasse de vache au caoutchouc. Il faudra en inventer de nouveaux, plus performants. Des lapins transgéniques, qui adoreront le caoutchouc.

Qu'importe, le consommateur doit rester confiant. « Il ne faut pas céder à la psychose, car ce sont des secteurs entiers de notre économie qui sont en jeu », expliquait quelques jours auparavant le même Jean Glavany. Ce qui résume assez bien la chose. Les empoisonnements d'aujourd'hui sont les emplois de demain. (On dirait du Madelin).

Mais Jean Glavany, décidément très en forme, continuait toujours son monologue sur France Inter : « Deuxièmement, si on ne donne plus ça à manger aux élevages, qu'est-ce qu'ils vont manger à la place ? Des protéines américaines dont les pluparts (sic) sont des organismes génétiquement modifiés. C'est pas si simple à décider ».

Et moi qui m'imaginais qu'en Europe, on savait encore cultiver ! Que l'on pouvait, si on en avait la volonté, nourrir les élevages avec nos propres fourrages. Il paraît qu'à une époque pas si lointaine, on le faisait. De bonnes vieilles protéines, génétiquement intactes. Il paraît même qu'à l'époque, on prétendait que le lapin était herbivore, que les poissons ne mangeaient pas dans la nature des résidus de cochon. Depuis, la science a évidemment prouvé le contraire. Anéanti ces préjugés. Le saumon d'élevage (ce qui relève déjà du pléonasme), est gavé d'antibiotiques. On implante, pour le moment à titre expérimental, des gènes antigel pour faire vivre (et donc pêcher) certains poissons en dehors de leurs eaux habituelles. Tant qu'à produire des poissons transgéniques, autant leur donner à bouffer nos vieilles piles électriques. Broyées avec du boeuf et des antibiotiques.

En attendant, dans le flot des dépêches "Société", c'est un véritable festival. Chaque pays y va de sa mesurette, de sa mise sous séquestre de quelques tonnes de produits belges. La Commission européenne se fâche contre la France et les Pays-Bas, « prévenus dès début mai de la contamination des farines animales par la dioxine cancérigène », et qui ne l'ont pas prévenue. Et la Belgique s'enfonce dans une belle crise politico-économique. Pauvre Belgique ! Et pour ne rien arranger, « la Flandre est la région du monde la plus polluée par les émissions de gaz ammoniac à cause de la concentration des exploitations agricoles et des élevages », selon une enquête de l'Institut flamand de recherche technologique qui tombe à pic.

J'ajoute, pour être tout-à-fait complet, que les autorités américaines ont décidé jeudi de bloquer temporairement les entrées de viandes de poulet et de porc en provenance de l'Union européenne. On n'est jamais trop prudent. Pendant ce temps, Washington et Ottawa réclament toujours 253 millions de dollars de sanctions contre l'Union européenne qui persiste toujours dans son refus de lever un embargo de plus de dix ans sur leur viande de boeufs élevés aux hormones. Les Européens, eux, n'ont manifestement pas le droit d'être prudents.


Traçabilité du député 09/08/99

JE croyais en avoir fini avec les vaches hystériques, et voici que réapparaît chez nous la désormais célèbre British beef. Évidemment, comme on pouvait s'y attendre, la levée « pourtant très prudente, progressive et assortie de conditions drastiques » de l'embargo sur la viande bovine britannique soulève en France « des réactions d'inquiétude dans les milieux spécialisés ». Ou, si vous préférez, des réactions bien chauvines dans les milieux intéressés.

Le président des jeunes agriculteurs, Pascal Coste, estime naturellement qu'« il faut que la provenance britannique soit très clairement indiquée pour ne pas mélanger cette viande avec tout ce qui a été fait en matière de traçabilité pour la viande française et qui a par son sérieux la confiance des consommateurs français ». Personnellement j'aime beaucoup la « traçabilité ». C'est un mot qui rassure les Français. Qui n'existe dans aucun dictionnaire, mais qui rassure les Français. Surtout lorsqu'un guignol encravaté évoque d'un air grave « ce qui a été fait en matière de traçabilité ».

Jean-François Mattéi, député UDF des Bouches-du-Rhône et rapporteur en janvier 1997 de la mission parlementaire française sur la vache folle, estime quant à lui que l'épidémie d'encéphalite spongiforme bovine « n'est pas terminée en Grande-Bretagne » et que par conséquent, la levée de l'embargo sur la viande bovine britannique est « incohérente, prématurée et inquiétante ».

J'en connais un autre qui est incohérent et inquiétant. Sauf erreur de ma part, l'épidémie d'encéphalite spongiforme bovine n'est pas plus terminée en France qu'elle ne l'est en Grande-Bretagne. J'ai encore vu passer trois nouveaux cas de vache folle ces deux dernières semaines dans les dépêches AFP. Une dans les Côtes d'Armor, l'autre dans l'Aube, la troisième dans la Manche. Toutes étaient des vaches dites NAIF, « nées après l'interdiction des farines animales ».

Comment donc ces braves vaches ont-elles pu alors devenir folles ? « L'hypothèse la plus probable retenue par le comité interministériel est l'existence de contaminations alimentaires croisées par des aliments non destinés aux bovins. Ces contaminations croisées rendent possible une contamination des bovins les ayant consommés, jusque dans la seconde partie de l'année 1996, date à laquelle les mesures évitant la contamination des aliments destinés aux autres animaux ont été mises en oeuvre ». Il est d'ailleurs amusant de constater qu'après avoir décidé d'interdire les farines animales, il a fallu attendre encore 3 ans avant que l'on songe qu'il n'était peut-être pas très malin de continuer à transporter toutes les sortes de farines dans les mêmes camions. Que les livreurs n'étaient jamais à l'abri d'un moment de distraction.

On a tout de même fini par y penser. Hélas, « le délai moyen d'incubation de la maladie (5 ans), conduit à prévoir l'apparition de nouveaux cas d'ESB pendant une période approximative de 5 ans après la mise en oeuvre des nouvelles mesures de prévention prises en 1996, soit jusque fin 2001 environ ».

Si Jean-François Mattéi était vraiment cohérent (je sais, c'est assez dur à imaginer, un député UDF cohérent, mais essayez un instant), il décrèterait immédiatement un embargo sur la viande bovine française. Pour rester fidèle à ses propres arguments : puisque l'épidémie « n'est pas terminée » en France.

N'écrivait-il pas lui-même dans son rapport, en 1997 : « La crise de la vache folle a montré une absence totale de morale de la part des dirigeants européens et c'est en cela qu'elle est un émissaire d'une remise en question des principes, uniquement économiques jusqu'à maintenant, qui prévalent à son action » ? N'avait-il pas estimé que « les problèmes d'environnement devaient également être gérés dans un souci de santé publique et que le ministère de l'Environnement comme le ministère de la Santé devaient s'affranchir des pressions des industriels » ?

De bien louables intentions. Mais le très incohérent Jean-François Mattéi allait écrire à peu près le contraire quelques pages plus loin, en appelant de ses voeux la création d'un « Institut des hautes études de gestion de crise » (ça ne s'invente pas), chargé d'inculquer un certain pragmatisme à nos hommes politiques : « Un mot ou une formule prononcé par un ministre peut avoir des conséquences dramatiques pour un secteur économique. Il faut donc avoir conscience de l'importance des messages donnés au public, évaluer les avantages ou les risques d'une action et ne pas s'abriter demain derrière le principe de précaution sans juger des conséquences ». (On dirait du Jean Glavany).

Comme le résumait assez bien Georges Sarre lors de la parution dudit rapport : « Ce rapport n'apporte pas grand-chose si ce n'est la proposition de la création d'un comité Théodule et d'une agence qui déresponsabilisera les gouvernants et les hauts fonctionnaires, qui sont pourtant les responsables de cette crise ».

Cette fois, c'est l'OCDE qui doit entreprendre « une étude sur les questions liées à la sécurité de l'alimentation ». C'est Jacques Chirac en personne qui le lui a demandé. « On va se mettre au travail, on a commencé », a indiqué le secrétaire général de l'OCDE à sa sortie de l'Elysée, avant d'ajouter : « Depuis des décennies, l'OCDE s'occupe de cette question de la biotechnologie, donc on est bien placé pour faire avancer le dossier ». (L'idée que l'OCDE ait pu très mal s'en occuper n'a pas eu l'air de l'effleurer).

Quoiqu'il en soit, l'OCDE a toute la confiance de notre président : « [Jacques Chirac] a estimé que l'OCDE avait la compétence et l'expérience nécessaires dans ce domaine et a exprimé l'espoir que sa démarche serait ambitieuse et innovante car il s'agit d'un sujet d'une importance majeure et qui inquiète les consommateurs ». Avec ça, nous sommes sauvés. Je vois bien l'OCDE préconiser « de la transparence » et la création d'une « task force » chargée d'optimiser à tous les niveaux la traçabilité.

Personnellement, j'instaurerais bien la traçabilité des ministres, des présidents, des députés. On consignerait soigneusement dans un registre toutes leurs déclarations, leurs prises de position. On pourrait ainsi rechercher « dans la transparence » leurs éventuelles incohérences. Qui sait, la traçabilité nous permettrait peut-être de remettre la main sur les promesses de campagne du candidat Jospin ?



© Les Chroniques du Menteur, 2003
E-mail : Pierre Lazuly
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