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  Achetez malin, n’achetez rien  16 juillet 1998

Je ne sais pas ce qu’il en est de vos yaourts, mais les miens me tutoient. C’est comme ça, maintenant, les yaourts. Certains vous vouvoient et évoquent une formulation scientifique à base de bifidus actif, les autres vous tutoient et vous incitent à participer à des concours idiots. Ce matin, mon yaourt m’a dit : « collectionne les super dinostickers ! ». Mais je n’ai pas que ça à faire, moi, de collectionner des dinostickers.

Les gens du marketing ne sont pas des gens comme nous. Ils ne parlent pas la même langue que nous. La semaine dernière, je déambulais au rayon lessive, à la recherche d’un produit qui me permettrait simplement de laver un jean à la main. J’avais trouvé deux lessives qui semblaient répondre à mon attente.

La première était présentée dans « un flacon très joli, pratique et rigolo ». J’ai eu beau le regarder sous tous les angles, je n’ai absolument rien senti au niveau des zygomatiques. Il n’avait pas l’air de faire marrer non plus ma voisine de caddie. C’est vrai qu’il faut être sérieusement ravagé pour s’esclaffer devant son flacon de lessive.

Alors j’ai pris l’autre. Une pauvre boîte en carton, pas rigolote du tout. Elle prétendait juste être vendue à un « prix malin ». Je ne comprends pas qu’un prix puisse être malin. Qu’il soit petit, ou élevé, je veux bien, mais « malin » !

Et pourtant, l’adjectif « malin » figure aujourd’hui sur l’emballage de tous les attrape-couillons. Même sur mon sachet de Carambars, on pouvait lire « c’est bon pour les malins ». Comme quoi tout se tient.

Un peu avant les caisses, une jeune demoiselle me proposait de rejoindre le « Club Privilège », en demandant la carte du même nom. « Pourquoi s’appelle-t-elle "privilège" si tout le monde y a droit ? », lui ai-je demandé. Elle est restée interloquée.

Et j’ai payé en monnaie.

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 1998
E-mail : Pierre Lazuly
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