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  Du pain, du vin, du Raffarin
(la tactique du fromage)  13 février 2003

Vous vous souvenez peut-être de cette publicité télévisée : c’était pour un fromage, un de ces fromages ronds et malléables dont la « tartinabilité » est exaltée par l’emballage. La caméra, placée dans le frigo, nous laissait entrevoir les agissements suspects d’un père de famille alléché, qui venait à toute heure du jour et de la nuit taper dans ledit produit. Pour masquer ses actes coupables, il avait mis au point une technique admirable : après avoir mangé, il reconstituait toujours à la pointe du couteau un fromage en tous points semblable à l’original. L’emballage ne dissimulait certes plus grand chose, mais les apparences étaient sauves. Et lorsque le fromage était enfin présenté sur la table à manger, le père jouait les innocents devant cet inexplicable rétrécissement.

J’y ai repensé l’autre nuit : j’avais entendu du bruit. Un bruit de cantine qui semblait provenir de la cuisine. Alors, soudain, j’ai eu cette impression très nette : Raffarin profitait de mon sommeil pour venir se servir en douce dans mon Boursin. J’ai bien pensé descendre pour le prendre sur le fait, mais je n’ai pas osé (ses gardes du corps m’en auraient sûrement empêché). Le lendemain, par contre, la première chose que j’ai faite, ça a été de déballer tous mes fromages et de les mesurer. A première vue, rien n’avait changé : les emballages étaient tous à leur place habituelle, on ne se serait pas méfié. Pourtant, à bien y regarder, tout avait rétréci pendant la nuit : le Boursin avait bien conservé sa forme, mais il avait diminué de moitié ; le gruyère, lui, avait toujours les mêmes dimensions, sauf qu’il n’était plus composé que de trous.

C’est ce qu’on pourrait appeler « la tactique du fromage ». En politique, jusque là, on connaissait surtout « la tactique du salami », qui consiste à parvenir à ses fins en arrachant à l’adversaire une longue série de concessions minimes. Une tactique assez traître, que redoutait encore récemment un responsable de la CGT sur le dossier des retraites : « s’il veut avancer, il doit commencer par discuter des principes généraux et ne pas pratiquer la tactique du salami, c’est-à-dire traiter les régimes tranche par tranche » [1].

Mais Raffarin, lui, n’a pas choisi la stratégie du salami. Le salami, si vous me permettez ce jeu de mots facile, c’était Juppé. Il débarquait chez vous, droit dans ses bottes ; il avait décidé que sa première tranche, ce serait vous. D’emblée, il vous traitait de privilégié, puis il s’attaquait ouvertement à votre garde-manger. Lui aussi, il en voulait à votre fromage : mais il vous le prenait tout entier, avec son emballage. Inutile de vous dire qu’avec des méthodes pareilles, il n’a pas eu un grand succès : rien n’est plus horripilant que de voir Juppé vous arracher le Boursin des mains ; vous faites la grève dès le lendemain.

Raffarin est beaucoup plus malin : il profite de votre sommeil, vous ne remarquez rien. Il remet toujours les emballages en place après ses funestes festins. Et c’est ce petit détail qui le rend redoutablement plus efficace que Juppé. Jetez donc un oeil dans votre frigo. Les 35 heures n’ont pas disparu : après leur « assouplissement », c’est toujours un morceau de gruyère ; il a juste ajouté des trous pour que les 39 heures puissent y tenir sans surcoût. Regardez un peu plus haut, vous y trouverez l’impôt sur les grandes fortunes. Il n’a pas disparu non plus : après les amendements votés la semaine dernière, c’est un gruyère qui a encore toute sa croûte. Même si la fortune des entrepreneurs peut facilement s’écouler au travers de ses nouveaux trous. Là encore, il ne commet pas la faute grossière d’un Balladur et d’un Chirac qui, en 1987, avaient fait disparaître l’ISF avec sa croûte.

Quant à « l’épineux dossier des retraites », il sera traité plutôt comme du Boursin ; c’est du moins ce que je déduis du dernier discours de Raffarin. A l’entendre, il ne changera quasiment rien. « Pas question de toucher à la retraite par répartition ; on pourra toujours partir à 60 ans si l’on veut ». Bref, il vous le dit la main sur le coeur : il n’en veut pas à votre Boursin.

Comme le cambrioleur avisé, il choisira une nuit de juillet. Vous serez dans les bras de Morphée. Alors, en douce, il suivra l’exemple de Balladur. Il modifiera les modes de calcul, l’alignera sur des indices qui reculent ; il diminuera subtilement la valeur des points, la réduira à peau de chagrin. Avec cette méthode imparable, la réforme paraîtra sans doute acceptable : pour qui ne regarde que l’emballage, on aura conservé le fromage. C’est seulement à la fin, quand vous ouvrirez votre Boursin, que vous constaterez - mais un peu tard - que l’emballage ne contient presque rien.

Pierre Lazuly


[1] Libération, 11 janvier 2003.



Le cynisme tranquille  28 octobre 1999

Vous connaissez l’histoire de Ngawang Sangdrol ? Non ? Alors il faut que je vous raconte. Ngawang est tibétaine. En 1992, elle avait 15 ans. Elle participait, bêtement, à une manifestation pacifique pour revendiquer le respect des Droits de l’Homme et de la liberté religieuse au Tibet. Punition : 3 ans de prison.

En cellule, elle aura le malheur d’enregistrer des chants et des poèmes avec d’autres prisonnières. 6 ans supplémentaires. Puis, en 1996, pour avoir crié des slogans favorables à la liberté du Tibet au sein de la prison : encore 8 ans. Soit 17 ans de prison pour avoir, simplement, réclamé le respect des Droits de l’Homme. Elle devait donc en sortir, enfin, à l’âge de 32 ans.

Il n’en sera rien. Sa peine vient d’être portée à 21 ans. Un petit bonus de 4 ans : elle est accusée par le gouvernement chinois d’être une des dirigeantes d’un nouveau mouvement de protestation qui a eu lieu les 1er et 4 mai 1998. Mouvement dont la répression avait fait, naturellement, plus d’une dizaine de morts.

Parmi les nombreux prisonniers qui ont reçu une aide du Comité de soutien au Peuple Tibétain, 12% ont été arrêtés, « inhumainement torturés » et emprisonnés dans des prisons chinoises au Tibet alors qu’ils n’étaient encore que des enfants. Ces enfants martyrs avaient tous entre 11 et 15 ans lors de leur condamnation, et leur durée d’emprisonnement était en moyenne de 2 à 3 ans. Ils avaient tous eu le malheur de participer à des manifestations pacifiques à Lhassa, pour revendiquer la liberté religieuse au Tibet.

Parmi ces enfants, 90% souffrent aujourd’hui de très graves séquelles des tortures subies lors de leurs arrestations, lors des interrogatoires par la police, les procureurs chinois, et plus tard par les gardiens de prison. La moitié d’entre eux ne peuvent espérer une guérison totale (plusieurs ne marcheront plus jamais normalement, l’un ne peut plus rire, ni courir ni chanter en raison de douleurs dans la poitrine, une jeune fille a les pieds et les mains gelés pour avoir été placée sur des plaques en métal glacées en prison). Arrivé à Dharamsala, en Inde, un de ces enfants martyrs croyait même que l’emprisonnement d’enfants était une chose « normale ». Pourquoi ? « Parce qu’au Tibet, il y a beaucoup d’enfants qui sont arrêtés et jetés en prison pour plusieurs années, parce qu’ils ont crié "Po Rangzen" ("Liberté au Tibet") », a répondu l’enfant. L’article 17 du Code Pénal chinois précise pourtant que des mineurs de moins de 16 ans ne peuvent pénalement être tenus responsables de leurs actes.

Ajoutons que pour la seule année 1999, trois moines tibétains ont trouvé la mort à la suite des tortures qu’ils ont subies dans des prisons chinoises. Legshe Tsoglam, 21 ans, est mort le 12 avril peu après avoir été libéré du centre de détention de Gutsa où il était emprisonné pour avoir refusé de coopérer à une campagne officielle de « rééducation ». Norbu, 22 ans, qui avait lui aussi été interné à Gutsa, venait de mourir quelques semaines plus tôt. Un troisième moine, Ngawang Jinpa, est mort le 20 mai après sa libération de la prison de Drapchi. Tibet Information Network rappelle également à Jacques Chirac que 32 autres Tibétains sont morts dans des circonstances similaires entre septembre 1987 et janvier 1999. Vous remarquerez que le gouvernement chinois a toujours la délicatesse de les libérer quelques jours avant leur décès.

Pendant ce temps, en Europe...

« La visite couronnée de succès s’est déroulée sans heurt », hormis « un peu de bruit dans les rues » qui aurait pu être étouffé avec un peu plus de détermination, déclarait en fin de semaine dernière le porte-parole de Jiang Zemin, à la fin de la visite d’Etat du président chinois à Londres.

De la détermination, pourtant, Tony Blair en avait eu. Les médias britanniques s’étaient même vivement émus du dispositif policier disproportionné. Des milliers de policiers déployés pour quelques malheureux Tibétains agitant tranquillement de petits drapeaux. « Une bonne partie de la presse conservatrice a tiré à boulets rouges sur ces méthodes "liberticides", à l’exception notoire du Times dont le propriétaire Rupert Murdoch, à la tête d’un empire mordant sur la Chine, a préféré participer aux divers banquets ».

On connaît bien le leitmotiv de Tony Blair : « ce qui compte, c’est ce qui marche ». Et pour que « ça marche » avec l’ami Zemin, toute manifestation de protestation devait être systématiquement réprimée. « Lorsque le président chinois a fait sa visite officielle en Suisse en début d’année, m’écrit une fidèle lectrice de Genève (car sans vouloir me vanter, j’ai de fidèles lectrices à Genève), la police de Berne ne s’est pas montrée assez efficace et les manifestants pro-tibétains ont été visibles et bruyants. Et tout le monde a pu voir et entendre au Téléjournal le président chinois dire à notre présidente, sur un ton furieux, que la Suisse venait de perdre un ami. Certains contrats seront peut-être récupérés par d’autres pays européens... ».

Et ils le sont bel et bien : des promesses de contrats supplémentaires d’un montant de 3,5 milliards de dollars pour son ami Tony, et 15 milliards de francs pour remercier Jacques et Nadette. « C’est bon pour l’Europe, c’est bon pour la France, c’est bon pour l’emploi », se félicite gentiment Jacques Chirac.

C’est un peu moins bon, par contre, côté libertés individuelles. Par exemple, lorsque les manifestants des Droits de l’Homme se sont rendus aux alentours de l’hôtel où résidait le président chinois : « La réaction de la préfecture de police est immédiate : 135 interpellations. Au risque, parfois, d’embarquer, selon nos informations, deux personnes âgées de 84 et 88 ans, plusieurs enfants de moins de 10 ans et même un bébé de quelques mois. Certains envisageaient de porter plainte pour arrestation "abusive". Dispersés dans trois commissariats différents de Paris, les manifestants devaient être libérés dans la soirée. Evitant ainsi à Jiang Zemin de les croiser », pouvait-on lire dans Libé.

Les forces de l’ordre ont également interpellé lundi matin huit militants de l’association Reporters sans frontières qui manifestaient devant le siège de la compagnie Air China avec un banderole sur laquelle était inscrit « Jiang Zemin, six ans de pouvoir, 48 journalistes emprisonnés ». Pas moins de 60 gendarmes mobiles ont été envoyés sur place pour interpeller les protestataires, parmi lesquels le président de l’association Robert Ménard.

« Par ailleurs, un homme qui brandissait un petit drapeau tibétain devant le Sénat où se rendait Jiang Zemin a été matraqué par plusieurs policiers, ont déclaré des témoins », nous apprenait une dépêche de Reuters. Il est d’ailleurs troublant que des informations aussi graves soient évacuées en deux lignes à la fin d’une dépêche et ne soient pas largement reprises par la presse... Les principaux médias français ne seraient-ils pas, par hasard, contrôlés par de grands groupes ayant des visées sur la Chine ? N’auraient-ils pas, comme Murdoch, « préféré participer aux divers banquets » ?

« L’arrestation de manifestants pour empêcher l’hôte de la France de connaître la protestation des militants des droits de l’homme est inadmissible », déclare un communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme. Car dans ce cas précis, ce n’est pas en Chine, mais en France, qu’un de nos droits constitutionnels - celui de manifester - est allègrement bafoué.

L’ancien régime soviétique s’efforçait toujours de présenter à ses visiteurs le visage d’une démocratie. En Europe, c’est exactement l’inverse : lorsque le client Jiang Zemin vient nous rendre visite, on s’efforce de lui présenter le visage d’une dictature. « Le président chinois s’en repart aujourd’hui conforté dans l’idée qu’il est parfaitement admissible de réprimer des manifestations », écrit le Daily Telegraph. Les Européens découvrent par la même occasion que chez eux non plus, « la démocratie n’est pas un concept absolu ».

Pierre Lazuly


Les sources : Tibet-Info (Comité de soutien au Peuple Tibétain) pour les informations concernant le Tibet, AFP, Reuters, Libé et Le Monde pour les infos européennes. Le titre de la chronique a été emprunté à un édito de Cavanna.

Pierre Lazuly



Les alibis fictifs  21 octobre 1999

J’aime beaucoup Xavière Tiberi. Sa naïveté est émouvante. Interrogée dans l’affaire de son (plus que) présumé emploi fictif, l’épouse de l’inénarrable maire de Paris déclarait hier : « Je conteste absolument le caractère fictif de mon emploi. Je conteste absolument le caractère fictif des 46 pages qui ont fait se gausser la presse ». Allusion au fameux rapport sur la francophonie commandé par le conseil général de l’Essonne ; rapport qui, au passage, ne fait que 36 pages.

Quoi qu’il en soit, nul n’a jamais prétendu que ledit rapport était fictif : les 36 pages étaient indéniablement réelles, puisque des milliers de personnes les ont lues et les ont même trouvées du plus parfait grotesque. Quelle formation délirante, quel improbable doctorat fallait-il donc avoir pour pouvoir facturer 200.000 francs à un conseil régional un rapport grotesque, de surcroît truffé de fautes d’orthographe ? Une « formation globale », explique avec candeur Xavière Tibéri : « J’ai eu une formation globale du fait de 41 ans de vie commune avec (Jean Tiberi), j’ai été appelée à rencontrer des ambassadeurs, j’ai des preuves que des érudits m’ont reçue ». Rien de tel que 41 ans de cocktails pour devenir un expert de la francophonie. C’est bien connu.

Le public était d’ailleurs venu nombreux hier pour applaudir la mère Ubu : « C’est mieux que les Guignols », s’est exclamé un spectateur, s’attirant aussitôt les foudres d’un habitant - probablement fictif - du Vème arrondissement, venu soutenir l’épouse du maire de Paris - probablement pour conserver le bénéfice de son appartement. C’est un « procès politique », répétait sans cesse à la barre Xavière Tibéri. Mais l’obtention du boulot l’était un peu aussi, non ?

Pendant ce temps, le président chinois Jiang Zemin ignore les militants des Droits de l’Homme et fait tranquillement ses affaires en Angleterre. Il est venu y « honorer les relations sino-britanniques de 3,5 milliards de dollars de contrats ». Et les manifestants tibétains font rien qu’à l’embêter pendant qu’il essaie de causer sérieusement de tous les sujets importants.

Un Tibétain, emprisonné dans le passé dans son pays, est parvenu à barrer brièvement la route à la voiture officielle du président chinois sur l’une des principales avenues du centre de Londres, le Strand. Six policiers se sont rués sur l’homme à vélo qui agitait un drapeau aux couleurs tibétaines. C’est si dangereux, un Tibétain à vélo qui agite un drapeau.

Mais comment recevoir, alors, le tristement célèbre Jiang Zemin dans le pays des Droits de l’Homme ? Plus dignement encore. L’honorable client sera en France du 22 au 26 octobre, pour honorer les relations franco-chinoises ou sino-françaises sans doute, mais surtout pour honorer quelques milliards de dollars de contrats.

Un tortionnaire disposant d’un tel pouvoir d’achat, s’est dit Jacques Chirac, ça mérite quand même un traitement spécial de la part du chef de l’État. Jiang Zemin sera donc d’abord accueilli, à titre privé, par son ami Jacques et sa Nadette dans leur château de Bity, en Corrèze.

Pour sauver les apparences, un dissident chinois sera toutefois reçu vendredi à l’Assemblée Nationale. Petite récupération médiatique d’un expert de la chose, Jack Lang, qui a toutefois le mérite de dénoncer « les arrestations arbitraires, détentions administratives, expulsions de dissidents, emprisonnements sans procès, censure, travail forcé, exécutions massives, minorités brimées et Tibet isolé », et une « répression [qui] s’est encore accentuée cette année qui marquait le dixième anniversaire des massacres de Tien Anmen ».

Wei Jingsheng, principal animateur du premier Printemps de Pékin, a passé dix-huit ans en prison en Chine avant d’être expulsé en 1997. Je me souviens encore du dessin paru dans le Canard Enchaîné lors de la dernière visite de Wei Jingsheng, où l’on voyait Chirac et Jospin lui donnant une petite tape dans le dos : « Vous reviendrez quand vous aurez de quoi vous payer quelques Airbus ».

Une chose est sûre : le cynisme des chefs d’État n’a rien de fictif. On appelle d’ailleurs ça « le pragmatisme ».

Pierre Lazuly



Traçabilité du député  9 août 1999

Je croyais en avoir fini avec les vaches hystériques, et voici que réapparaît chez nous la désormais célèbre British beef. Évidemment, comme on pouvait s’y attendre, la levée « pourtant très prudente, progressive et assortie de conditions drastiques » de l’embargo sur la viande bovine britannique soulève en France « des réactions d’inquiétude dans les milieux spécialisés ». Ou, si vous préférez, des réactions bien chauvines dans les milieux intéressés.

Le président des jeunes agriculteurs, Pascal Coste, estime naturellement qu’« il faut que la provenance britannique soit très clairement indiquée pour ne pas mélanger cette viande avec tout ce qui a été fait en matière de traçabilité pour la viande française et qui a par son sérieux la confiance des consommateurs français ». Personnellement j’aime beaucoup la « traçabilité ». C’est un mot qui rassure les Français. Qui n’existe dans aucun dictionnaire, mais qui rassure les Français. Surtout lorsqu’un guignol encravaté évoque d’un air grave « ce qui a été fait en matière de traçabilité ».

Jean-François Mattéi, député UDF des Bouches-du-Rhône et rapporteur en janvier 1997 de la mission parlementaire française sur la vache folle, estime quant à lui que l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine « n’est pas terminée en Grande-Bretagne » et que par conséquent, la levée de l’embargo sur la viande bovine britannique est « incohérente, prématurée et inquiétante ».

J’en connais un autre qui est incohérent et inquiétant. Sauf erreur de ma part, l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine n’est pas plus terminée en France qu’elle ne l’est en Grande-Bretagne. J’ai encore vu passer trois nouveaux cas de vache folle ces deux dernières semaines dans les dépêches AFP. Une dans les Côtes d’Armor, l’autre dans l’Aube, la troisième dans la Manche. Toutes étaient des vaches dites NAIF, « nées après l’interdiction des farines animales ».

Comment donc ces braves vaches ont-elles pu alors devenir folles ? « L’hypothèse la plus probable retenue par le comité interministériel est l’existence de contaminations alimentaires croisées par des aliments non destinés aux bovins. Ces contaminations croisées rendent possible une contamination des bovins les ayant consommés, jusque dans la seconde partie de l’année 1996, date à laquelle les mesures évitant la contamination des aliments destinés aux autres animaux ont été mises en oeuvre ». Il est d’ailleurs amusant de constater qu’après avoir décidé d’interdire les farines animales, il a fallu attendre encore 3 ans avant que l’on songe qu’il n’était peut-être pas très malin de continuer à transporter toutes les sortes de farines dans les mêmes camions. Que les livreurs n’étaient jamais à l’abri d’un moment de distraction.

On a tout de même fini par y penser. Hélas, « le délai moyen d’incubation de la maladie (5 ans), conduit à prévoir l’apparition de nouveaux cas d’ESB pendant une période approximative de 5 ans après la mise en oeuvre des nouvelles mesures de prévention prises en 1996, soit jusque fin 2001 environ ».

Si Jean-François Mattéi était vraiment cohérent (je sais, c’est assez dur à imaginer, un député UDF cohérent, mais essayez un instant), il décrèterait immédiatement un embargo sur la viande bovine française. Pour rester fidèle à ses propres arguments : puisque l’épidémie « n’est pas terminée » en France.

N’écrivait-il pas lui-même dans son rapport, en 1997 : « La crise de la vache folle a montré une absence totale de morale de la part des dirigeants européens et c’est en cela qu’elle est un émissaire d’une remise en question des principes, uniquement économiques jusqu’à maintenant, qui prévalent à son action » ? N’avait-il pas estimé que « les problèmes d’environnement devaient également être gérés dans un souci de santé publique et que le ministère de l’Environnement comme le ministère de la Santé devaient s’affranchir des pressions des industriels » ?

De bien louables intentions. Mais le très incohérent Jean-François Mattéi allait écrire à peu près le contraire quelques pages plus loin, en appelant de ses voeux la création d’un « Institut des hautes études de gestion de crise » (ça ne s’invente pas), chargé d’inculquer un certain pragmatisme à nos hommes politiques : « Un mot ou une formule prononcé par un ministre peut avoir des conséquences dramatiques pour un secteur économique. Il faut donc avoir conscience de l’importance des messages donnés au public, évaluer les avantages ou les risques d’une action et ne pas s’abriter demain derrière le principe de précaution sans juger des conséquences ». (On dirait du Jean Glavany).

Comme le résumait assez bien Georges Sarre lors de la parution dudit rapport : « Ce rapport n’apporte pas grand-chose si ce n’est la proposition de la création d’un comité Théodule et d’une agence qui déresponsabilisera les gouvernants et les hauts fonctionnaires, qui sont pourtant les responsables de cette crise ».

Cette fois, c’est l’OCDE qui doit entreprendre « une étude sur les questions liées à la sécurité de l’alimentation ». C’est Jacques Chirac en personne qui le lui a demandé. « On va se mettre au travail, on a commencé », a indiqué le secrétaire général de l’OCDE à sa sortie de l’Elysée, avant d’ajouter : « Depuis des décennies, l’OCDE s’occupe de cette question de la biotechnologie, donc on est bien placé pour faire avancer le dossier ». (L’idée que l’OCDE ait pu très mal s’en occuper n’a pas eu l’air de l’effleurer).

Quoiqu’il en soit, l’OCDE a toute la confiance de notre président : « [Jacques Chirac] a estimé que l’OCDE avait la compétence et l’expérience nécessaires dans ce domaine et a exprimé l’espoir que sa démarche serait ambitieuse et innovante car il s’agit d’un sujet d’une importance majeure et qui inquiète les consommateurs ». Avec ça, nous sommes sauvés. Je vois bien l’OCDE préconiser « de la transparence » et la création d’une « task force » chargée d’optimiser à tous les niveaux la traçabilité.

Personnellement, j’instaurerais bien la traçabilité des ministres, des présidents, des députés. On consignerait soigneusement dans un registre toutes leurs déclarations, leurs prises de position. On pourrait ainsi rechercher « dans la transparence » leurs éventuelles incohérences. Qui sait, la traçabilité nous permettrait peut-être de remettre la main sur les promesses de campagne du candidat Jospin ?

Pierre Lazuly



La sagesse des nations  4 juin 1999

La classe politique se félicite bruyamment de la signature du plan de paix dans les Balkans. Un dénouement qui, nous dit-on, « confirme le bien-fondé de notre intervention non seulement diplomatique, mais également militaire » (un responsable socialiste entendu sur France Inter). « Les faits sont en train de nous donner raison », déclare le Premier ministre sur le bord du perron. Rien n’est plus agréable que de voir les faits vous donner raison à une semaine des élections.

Tels sont les aléas du calendrier. Les troublants hasards de la guerre. Les ambassades chinoises qu’on touche par mégarde lorsque les Nations Unies s’apprêtent précisément à trouver un accord ; les jugements éclair d’un tribunal pénal international sabotant par un hasard malheureux des initiatives diplomatiques russes. De quoi aurait eu l’air l’OTAN si l’accord de paix avait été négocié par un émissaire russe ou par Kofi Annan ? Pour sortir vainqueur de la guerre (ou tout au moins pour le paraître), l’OTAN devait impérativement décider elle-même du jour où elle la ferait taire. Et diriger le feu médiatique vers la scène où se trouveraient ses propres émissaires.

« Désormais sur notre continent, chacun aura compris que ne seront plus tolérées des politiques racistes, des pratiques de purification ethnique qui faisaient honte à notre conscience et à notre mémoire », déclarait hier soir Jacques Chirac depuis Cologne. Chacun aura en tout cas compris que c’est précisément l’état de guerre qui, généralement, rend possible la purification ethnique. Que la présence des observateurs de l’OSCE, avant le début des frappes, avait au moins limité cette purification. L’oppression des kosovars par Milosevic, à ce moment-là, était sensiblement du même ordre que l’oppression de la minorité kurde par la Turquie. Que l’on ne bombarde pas. Bien au contraire : la France vient de vendre de nouveaux hélicoptères d’attaque à la police turque afin qu’elle puisse pourchasser gaiement les kurdes dans les montagnes. Désormais sur notre continent, chacun aura compris que ne seront plus tolérées des politiques racistes. Sauf bien sûr par les meilleurs importateurs de matériel d’armement. Au premier rang desquels se trouve précisément la Turquie. (Il faut savoir être pragmatique).

« Grâce à la solidarité de la nation tout entière, la France a été à la pointe de ce combat. C’était son devoir. C’est son honneur », a poursuivi le chef de l’Etat. Il y a effectivement de quoi se féliciter : après 71 jours de bombardements intensifs, de destructions latérales et de dommages collatéraux, les 17 pays de l’Alliance sont parvenus à faire accepter à Slobodan Milosevic le même texte, quasiment, que celui qu’il était déjà prêt à signer à Rambouillet si seulement les Alliés avaient accepté de renégocier la composition de la force d’interposition devant être déployée au Kosovo (lire « Histoire secrète des négociations de Rambouillet »), et si les Américains avaient renoncé à la fameuse "Annexe B" prévoyant un déploiement des forces de l’OTAN sur l’ensemble du territoire yougoslave, et non seulement au Kosovo (comme nous l’apprenait un article de Il Manifesto, « Mettriez-vous votre nom en bas de cet accord », repris il y a quelques semaines par Politis).

« Comme il n’y avait pas d’autre alternative, nous avons eu raison de nous engager », assure pourtant Lionel Jospin. On aimerait bien le croire. Mais on sait très bien que l’OTAN n’aura en rien amélioré le sort des Kosovars. Les missiliers sont satisfaits : leurs privatisations et fusions se passent à merveille (pour aller jusqu’au bout de nos rêves) ; surtout, leurs clients ont brillamment justifié leurs budgets militaires, généreusement engagés « dans le combat pour nos valeurs et pour la démocratie contre la barbarie ».

Il faut désormais reconstruire un pays entier. On va pouvoir exporter. On a su générer de nouveaux marchés.

En attendant, le prix de la vie humaine a baissé de façon effrayante.

Pierre Lazuly



Les amis de Bill  12 octobre 1998

Je tiens aujourd’hui à vous faire part d’une pétition lancée par l’association IRIS contre l’hégémonie de Microsoft en France. En effet, nos ministres (ceux-là même qui glosent sur « l’innovation » et rêvent de start-up high-tech) ne semblent pas capables de concevoir une alternative européenne aux solutions bureautiques d’un mastodonte américain. Etonnant, non ?

Il est grand temps de lancer un vaste projet alternatif, une coopération européenne autour des systèmes libres. Que l’Europe puisse entrer fièrement dans la « société de l’information » avec ses propres outils, et sans signer un contrat à vie avec une firme de Seattle.



Communiqué de presse d’IRIS

La pétition contre les pratiques hégémoniques de Microsoft en France, lancée par l’association Iris (Imaginons un Réseau Internet Solidaire), a enregistré son millième signataire individuel, auxquels s’ajoutent 38 signatures de collectifs.

Cette pétition intitulée « Lettre ouverte à tous les amis de Bill, et néanmoins représentants du peuple français » dénonce l’accueil très favorable réservé au président de Microsoft, notamment par Jacques Chirac, Lionel Jospin et Dominique Strauss Kahn, ou encore Michel Bon, PDG de France Télécom.

Le texte s’élève contre le choix publiquement affirmé à plusieurs reprises de soumettre à la seule stratégie de domination internationale mise en oeuvre par la firme Microsoft l’ensemble de la société française, depuis l’école jusqu’au grand public, en passant par tous les secteurs de l’activité marchande et non marchande.

Les signataires affirment qu’en consacrant ainsi « l’insolence et l’arrogance de l’argent », cette subordination du politique au financier va à l’encontre du combat contre la fracture sociale et de l’effort de solidarité exprimés par les premiers personnages de l’État. En demandant « l’arrêt de cette braderie de notre futur politique, social, culturel et économique » et « la mise en place d’une société, fut-elle de l’information, véritablement plus solidaire, plus ouverte et plus démocratique », les signataires proposent l’utilisation de logiciels libres et gratuits, précisant que « les alternatives aux logiciels propriétaires Microsoft ne manquent pas ».

Parmi les 1007 signataires authentifiés au 28 septembre, on compte (parmi ceux ayant indiqué leur qualité) 128 ingénieurs ou élèves ingénieurs, 70 enseignants, dont 25 universitaires, 36 docteurs, doctorants ou thésards, environ une centaine de professionnels de l’informatique, près de 30 chercheurs de haut niveau, etc.

Le texte de la pétition est dès à présent transmis directement (avec demande de rendez-vous) à MM. Chirac, Jospin, Strauss-Kahn et Allègre, parallèlement à la diffusion internationale effectuée par l’association.

L’association Iris appelle toutes les personnes, associations, collectifs et structures de toute sorte partageant son souci à signer cette lettre ouverte.

Pour plus d’information, vous pouvez consulter :
le texte de la pétition
la liste des signataires individuels
la liste des collectifs signataires
le dossier Iris Microsoft

Francois Sauterey (IRIS)

Pierre Lazuly



Le salon de l’imbécile  1er octobre 1998

Jacques Chirac s’est fait écologiste, hier, en célébrant à la Sorbonne le centième anniversaire de la découverte de la radioactivité. Le président a notamment appelé les hommes de science à réfléchir aux moyens de « mieux insérer notre système industriel dans la vie de notre pays ».

« Si nous persistons à produire demain de la même façon qu’aujourd’hui, si les formes actuelles d’organisation industrielle se maintiennent, les pollutions de toutes natures se multiplieront. Nous devrons un jour changer nos méthodes ; nous devons donc, dès maintenant, y réfléchir », a déclaré le chef de l’État.

Gardons-nous cependant de l’applaudir : ce matin, il affirmera le contraire en inaugurant le salon de l’automobile de Paris, qui fête lui aussi cette année son centième anniversaire en présentant en première mondiale une trentaine de nouveautés pleines de moteurs diesel.

Plus d’un million de visiteurs y sont attendus.
Ils verront de jolies tutures faire vroum-vroum.
On peut encore être ému de nos jours !



VALORISATION DU BÉNÉVOLAT

La NASA et l’université George Mason de Virginie ont développé un programme commun de « valorisation de l’expertise acquise par les retraités » de l’agence spatiale américaine. Il s’agit de fournir gratuitement à l’industrie spatiale locale des équipes spécialisées, composées d’étudiants et de pré-retraités ou de retraités de la NASA.

Cette initiative est perçue avec d’autant plus d’intérêt par la NASA que « le processus d’externalisation et de rationalisation de ses opérations pourrait diminuer de moitié le nombre d’employés nécessaires dans les 10 ans à venir ». C’est sûr : si on lui fournit gratuitement des étudiants et des retraités, le nombre d’« employés nécessaires » peut être considérablement réduit.

« Si le projet de l’université prend de l’ampleur, cela pourrait aussi atténuer les effets des réductions d’effectifs imposées à l’agence », explique Jerry Rosenberg, directeur de l’association des anciens de la NASA. Selon le Washington Post, 1,2 million de dollars ont été injectés par l’agence dans le projet qui emploiera 10 pré-retraités et une ribambelle d’étudiants pendant une phase d’essai de 3 ans. Ça crée des emplois.



RENTREE POUR LES MENTEURS

Les députés RPR, UDF et Démocratie libérale ont affirmé hier, à l’occasion de la rentrée parlementaire, leur volonté de conduire « une opposition unie et résolue ». Lionel Jospin, lui, s’est appliqué mardi à montrer que son gouvernement n’était en rien menacé par « l’immobilisme » en annonçant un catalogue de « réformes ».

Le plus dur, pour un journaliste, c’est d’arriver à dire tout ça en conservant son sérieux.



EN BREF...

La Bourse de Tokyo a connu un mercredi noir, glissant à son plus bas niveau depuis près de treize ans. Toutes les places financières étaient également en forte baisse, Wall Street clôturant à -3% et Paris à -4,17%. Grosses incertitudes sur les valeurs bancaires. Sur la faillite du fonds spéculatif LTCM, lire Oncle Bernard, « Deux voyous prix Nobel », dans Charlie Hebdo.

Les congés payés obligatoires et la semaine de 48 heures font leur apparition cette semaine dans la législation britannique, à la faveur d’une directive européenne qui provoque les hauts cris du patronat. Désolé les gars, faudra vous y faire : en Europe, les salariés ont des droits.

Pour finir, cette dépêche insolite qui nous vient du Caire : « deux médecins égyptiens se sont battus lundi au scalpel en salle d’opération pour se disputer une opération à coeur ouvert en cours sur un jeune homme de 24 ans ».

Pierre Lazuly



Politique en toc  28 juillet 1998

"Les cotes de popularité de Jacques Chirac et de Lionel Jospin ont grimpé respectivement de 11 et 7 points par rapport à juin, les deux hommes se retrouvant à égalité, avec chacun 59% d’opinions favorables, selon un sondage réalisé par l’IFOP pour le Journal du Dimanche", m’apprend ce matin l’AFP. Diantre ! Une telle progression pendant mon seul mois de vacances ? Jacques Chirac aurait-il enfin compris ce qui se cachait derriere l’expression "fracture sociale" ? Lionel Jospin se serait-il penché sur le sort des sans-papiers, aurait-il accordé son attention aux mal logés ? Auraient-ils par miracle unis leurs efforts pour résoudre durablement le problème du chômage ?

Je fonce chez le marchand de journaux et je compulse fiévreusement les éditoriaux à la recherche de leurs grandes décision, des réformes admirables, des ambitieux projets de loi. Je cherche, je cherche... et l’explication politique, je la trouve dans l’Equipe : je ne sais pas si vous êtes au courant, mais la France a gagné la Coupe du Monde de football. Celle-ci se déroulait en effet chez nous, et c’est toujours plus facile de jouer à domicile. J’avais négligé ca dans mes pronostics.

Et c’est cette victoire qui explique la bonne humeur des français. Lesquels, en toute logique, en nourrissent de l’amour pour leurs dirigeants et chantonnent "Aimé Président !". Si nous avions perdu aux pénaltys face à l’Italie, Jacques Chirac et Lionel Jospin se hisseraient péniblement à un petit 40%. On comprend pourquoi notre cher président affichait dans les tribunes un tel sourire béat.

Pendant ce temps Amanda Lear déclare à l’AFP (qui n’a manifestement rien de mieux à faire), qu’elle "souffre de sa mauvaise image de sexy rigolote de service" et souhaite pouvoir être enfin reconnue pour ses vrais talents de comédienne, de peintre et de chanteuse. Elle ne manque décidément pas d’air. Les footballeurs, au moins, n’ont pas la prétention d’être admirés pour leur intelligence.

Jacques Chirac non plus, d’ailleurs.

Pierre Lazuly



Esclavage librement négocié  26 avril 1998

« Il faut promouvoir des formes nouvelles d’organisation du travail librement négociées », déclarait hier Jacques Chirac au cours d’une conférence de presse. Tout est dans le « librement négocié ».

Car toute la perversité du discours néo-libéral, c’est ce détournement systématique de la sémantique. Nul doute que ce « librement négocié », sublime trouvaille d’énarque, mérite sa place au Panthéon des expressions mensongères, non loin du superbe « au cas par cas », désormais employée par les ministres pour déléguer toute décision à la bureaucratie anonyme. On régularise les sans-papiers « au cas par cas » (qui, par une étrange loi statistique produit toujours, mois par mois, une parfaite répartition 50/50), on donne l’aumône d’Etat aux pauvres (pardon : aux citoyens au bord de l’exclusion) par un examen « au cas par cas ». C’est merveilleux. L’expression « au cas par cas » a cette belle connotation d’un gentil fonctionnaire qui vous écoute, comprend vos problèmes, et vous aide. Ce qui est le cas dans le milieu associatif, du travail d’assistance sociale. Mais beaucoup plus rarement dans une préfecture, où votre sort est suspendu à des circulaires non-dites (notamment celle du 50-50) et à la bonne ou mauvaise volonté du fonctionnaire. Rien n’est plus inégalitaire qu’un examen « au cas par cas ».

Le « librement négocié » est également une fort belle trouvaille. La représentation mentale associée, naturellement, est celle du sympathique chef d’entreprise définissant avec son collaborateur l’organisation de son travail, sur des bases saines de confiance réciproque, fondées sur les valeurs de l’entreprise. Ce qui, il est vrai, peut effectivement s’appliquer pour certaines catégories de collaborateurs « de grande valeur », mais qui, dans le cas de l’emploi d’une « main d’oeuvre faiblement qualifiée », pour reprendre l’euphémisme présidentiel, prend une toute autre signification : accepter les conditions librement négociées entre le patron et lui-même, ou laisser cette chance au suivant. On ne répètera jamais assez que deux tiers des emplois créés en 1997 sont des emplois précaires (CDD et intérim). Ce qui, on le sait, assure une position confortable pour négocier librement avec son patron.

Et c’est ainsi que se fera le grand miracle libéral.

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 2008
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