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À prendre au conditionnel
24 mars 2003
« Le monde offre un spectacle confus. On l’aperçoit à travers la presse comme à travers une vitre embuée », avait un jour écrit Vialatte. Et c’est l’impression que l’on a, ces jours-ci, en essayant de décrypter le vrai du faux et le probablement vrai du probablement faux. Je suis comme vous, j’essaie de m’informer, mais pour tout vous avouer je n’y vois pas plus clair que dans ma salle de bains après m’être douché. La vitre est embuée. Dans un air saturé d’informations contradictoires, des dépêches trop chaudes se condensent et troublent tout. Elles sont chargées de conditionnel et de sources. Une information brute, sérieuse, et quasiment irréprochable puisque les mensonges sont toujours accompagnés de leur source. On a tellement reproché aux médias leur couverture de la précédente Guerre du Golfe qu’ils ne manipulent plus l’information qu’avec des pincettes. Jamais les agences de presse n’auront été autant citées ; on connaît désormais le nom des journalistes de l’AFP et de Reuters. Le reste de l’année, on reprend mot à mot leurs dépêches sans les citer ; aujourd’hui, leurs informations sont données « selon un reporter de Reuters incorporé dans telle division de l’armée américaine ». C’est ma foi fort louable, mais il devrait en être ainsi toute l’année. Enfin ne nous plaignons pas : ici, ce n’est que d’informations de persuasion massive que nous sommes bombardés. Par un déluge de déclarations plus ou moins mensongères et de faits constatés. Mais comme l’écrit Will Salama : « cette surinformation apparente dissimule une sous-information effective. L’importance des enjeux est masquée par le simulacre de "la guerre en direct". Ce n’est plus de l’information explicative, mais du remplissage, comme si la longueur des temps d’antenne garantissait l’épaisseur de l’information » [1]. La vitre est embuée, mais les « éditions spéciales » se multiplient nuit et jour pour nous inciter à voir à travers, à rester dans notre salle de bains emplie de conditionnels. « Rien qui nous permette d’être efficacement informés, voire captivés. D’où l’importance d’articuler, à partir du rien disponible, des discours basés sur l’ignorance des faits : la recherche d’information, en se faisant en direct, crée ainsi une situation d’attente tendue qui décourage le zapping. Un vide actif, en quelque sorte », comme le résume très bien Lucas [2]. C’est cette obsession de l’actualité, du « témoignage en temps réel », qui nous enchaîne à cette succession frénétique d’informations « à prendre au conditionnel ». « Maîtriser cette information que nous n’avons pas » : cette phrase, entendue sur France Inter par une auditrice de « Là-bas si j’y suis », est particulièrement révélatrice. Les médias maîtrisent en effet plutôt bien cette information qu’ils n’ont pas. « Conditionnent » tout, mettent en doute chacune de leurs sources, appellent finalement par satellite un envoyé spécial qui confirment qu’il ne sait pas. Reviennent à Paris où un commentateur explique pourquoi il est difficile de savoir, ce qui explique qu’on ne sait pas. Et l’on se demande s’il ne serait pas préférable d’expliquer calmement l’information que l’on a plutôt que d’essayer de maîtriser en temps réel l’information que l’on n’a pas. Et ce que l’on perçoit finalement dans notre salle de bains, c’est « une incapacité totale à représenter les événements, leurs enjeux, leurs causes et leurs conséquences. En guise d’informations, une exaltation fallacieuse d’un factuel insignifiant ; et, plus pathétique encore, en guise de présentateur, un journaliste excité, se décarcassant à amplifier le néant pour capter ses téléspectateurs » [3]. Vendredi soir, la pression était un peu retombée sur France Inter. Entre deux flashs d’info, Jean-Louis Foulquier avait eu la bonne idée de consacrer son émission « Pollen » aux textes des poètes. Il nous fit redécouvrir « La prière » de Francis Jammes, mise en musique par Georges Brassens, mais cette fois dans une interprétation de Valérie Lagrange, sur un très bel accompagnement d’instruments arabes. Et cette Prière à Marie sur une musique arabe, cette Prière que George Bush ne ferait pas, cette Prière était autrement plus parlante que toute cette information que nous n’avions pas. La vitre était désembuée, et on voyait un enfant qui pleurait.
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère Pierre Lazuly
Lire aussi ces deux excellentes analyses d’Acrimed : « TF1, 22 mars : fragments de propagande télévisée », par Alain Thorens et « La télévision subjuguée par la guerre et la puissance », par Henri Maler.
D’autres informations sur le blog, réactualisé fréquemment. [1] Will Salama, « Service public, 20 mars : informer ou tenir l’antenne ? », Acrimed, 21 mars 2003. [2] Lucas, « France 2, 19 mars : Impressions d’un soir », Acrimed, 22 mars 2003. [3] Ibid.
Tony Blair était bien embêté : ses services secrets ne parvenaient pas à prouver que Saddam Hussein n’avait pas désarmé. Il fallait bien pourtant trouver des raisons présentables de l’attaquer avant le printemps. Alors, puisque décidément ni les services d’espionnage ni les inspecteurs de l’ONU n’étaient fichus de dégoter la moindre « preuve patente », on irait chercher sur le Web quelque chose qui pourrait y ressembler. Manque de chance, Tony Blair s’est fait pincer. Ses services, un tantinet piteux, ont dû admettre vendredi que le fameux « secret spy dossier » - censé émaner des services d’espionnage [1] - contenait en réalité des passages entiers puisés dans des articles universitaires, et ce jusqu’aux fautes de grammaire. Cet « excellent dossier présenté par le Royaume-Uni qui décrit en détail les activités de dissimulation irakiennes » - c’est ainsi que Colin Powell l’avait présenté devant le Conseil de sécurité - était en réalité constitué de « copier-coller » de travaux qui n’avaient rien de secret. Glen Rangwala, professeur à l’université de Cambridge, a ainsi établi que 11 des 19 pages du rapport de Downing Street ont été entièrement puisées dans des articles universitaires [2]. Pour vous dire à quel point Tony Blair a utilisé des services secrets : les auteurs eux-mêmes ignoraient qu’ils faisaient partie de l’espionnage anglais. Ibrahim Al-Marashi a été le premier surpris : l’espion le plus prolixe, c’était lui. 4 des 19 pages du rapport reproduisaient mot pour mot des extraits de sa thèse de troisième cycle. « On a même recopié mes erreurs de grammaire et mes fautes d’orthographe ! », a-t-il confié au San Francisco Chronicle [3]. « La seule chose que demande un universitaire, lorsque vous publiez quelque chose de lui, c’est que vous mentionniez ses travaux », a-t-il précisé à la BBC. « Il y a une législation sur le plagiat, on serait en droit d’attendre que le gouvernement anglais la respecte ». Il faut dire que citer un obscur thésard de Monterey, ça ne faisait plus très services secrets. Pourtant, les travaux d’Ibrahim Al-Marashi ne risquaient pas de révéler le moindre élément sur l’armement actuel du régime de Saddam Hussein. Et pour cause : « il se fonde sur des informations vieilles de douze ans, contenues dans des dossiers abandonnés par les Irakiens en 1991 après leur fuite du Koweït et dans des documents saisis par des rebelles kurdes dans le nord du pays. Rien à voir donc avec l’actuelle dissimulation d’armes de destruction massive dénoncée par le "dossier" britannique » [4]. Parmi les autres travaux empruntés, on trouve également deux articles publiés dans Jane’s Intelligence Review, directement téléchargés depuis le site de la revue. Ironie du sort, l’un des deux a été écrit par Sean Boyne, un opposant à la guerre en Irak... Qu’importe, après tout, puisque les services anglais ne retenaient que les passages qui leur convenaient. Quitte à les modifier. Car si certaines fautes d’orthographe d’Al-Marashi ont bien été recopiées, certains paragraphes ont été subtilement retravaillés : « les mots employés par Ibrahim Al-Marashi ont parfois été remplacés par d’autres, d’une signification plus forte : la « surveillance » [monitoring] des ambassades étrangères est devenue « espionnage » [spying], alors que les « groupes d’opposants » [opposition groups] devenaient des « organisations terroristes » [terrorist organisations]. Le travail de copier-coller fut effectué avec une telle incompétence qu’en combinant les travaux d’Al-Marashi avec ceux de Boyne, le rapport a confondu deux différentes organisations » [5]. « Depuis des mois », rappelle The Observer, « les officiers du renseignement britannique - tout comme leurs homologues américains - n’ont cessé de rappeler qu’ils n’avaient pas trouvé trace de liens entre Saddam Hussein et Al-Qaida, tandis que les responsables politiques persistaient à prétendre l’inverse ». Tony Blair, qui est un homme pragmatique, avait bien cru trouver malgré tout la solution pour berner l’opinion. Si vous remplacez « groupe d’opposants » par « organisation terroriste » dans la thèse d’un étudiant, vous obtenez effectivement : « supporting terrorist organisations in hostile regimes ». D’ici à en déduire que Saddam Hussein pourrait être « proche d’Al-Qaida », il n’y a qu’un pas. [1] Dossier « Iraq - its infrastructure of concealment, deception and intimidation », publié sur le site gouvernemental « 10 Downing Street Facts » le 3 février 2003. [2] Reuters, « UK’s Blair under fire for plagiarized Iraq dossier », 7 février 2003. [3] San Francisco Chronicle, « Brits admit plagiarizing Iraq report », 8 février 2003. [4] Le Monde, « Ce plagiat britannique qui conforte les opposants à la guerre en Irak », 9 février 2003. [5] The Observer, « First casualties in the propaganda firefight », 9 février 2003.
« Pour ou contre la guerre. Il s’agit de juger ; j’entends de décider au lieu d’attendre les preuves. Situation singulière ; si tu décides pour la guerre, les preuves abondent, et ta propre décision en ajoute encore une ; jusqu’à l’effet, qui te rendra enfin glorieux comme un docteur en politique. "Je l’avais bien prévu." Eh oui. Vous étiez milliers à l’avoir prévu ; et c’est parce que vous l’avez prévu que c’est arrivé. Contre ce vertige d’esprit, ne cherche point de preuves. Tant qu’un homme libre n’a pas prononcé contre la guerre, il n’y a pas de preuve. Mais toi, si tu juges contre, ce sera une forte preuve. Ne t’aide donc point de preuves, et marche sans béquilles. Décide d’après ton gouvernement intérieur et souverainement. C’est ainsi qu’il faut faire, dès qu’il s’agit non de ce qui est, mais de ce qui doit être. »
C’est cet après-midi que le secrétaire d’Etat américain Colin Powell tentait, devant le Conseil de sécurité et en direct à la télé, de convaincre le monde que l’Irak dissimulait toujours « des armes de destruction massive » et qu’une guerre s’avèrerait sans doute nécessaire pour le désarmer. « N’attendez pas trop de cette séance », avait confié la veille un haut fonctionnaire des Nations Unies [1]. Richard Haass, un responsable du département d’Etat, avait quant à lui trouvé cette formule admirable : « je ne veux pas susciter de faux espoirs » [2]. C’est vrai, c’est très décevant, nous qui « espérions » tant découvrir des armes de destruction massive sur nos écrans... Dès le début, nous avions donc été prévenus : les informations fournies par Colin Powell s’apparenteraient plus à des indices qu’à des preuves formelles, le même Richard Haass allant même jusqu’à les comparer « à un tableau impressionniste du peintre français Georges Seurat ». Bref, quelque chose de très visuel, de très multimédia. Qui profiterait pleinement de cette particularité de la télé : « l’escroquerie essentielle de la télévision est de faire prendre une image invérifiable pour un fait avéré » (Yvan Audouard). Des images invérifiables deviendraient alors des preuves à charge. « M. Bush les garde dans sa manche depuis le début, ces preuves », écrivait la semaine dernière Pierre Foglia [3]. « Fabriquées ou non, ce n’est pas très important. L’important, c’est que vous soyez ébranlés. On vous montrera des trucs, des machins, des bidons. Ce sera écrit acide botulique dessus, en arabe. Mais on vous traduira, ne vous inquiétez pas ». Il avait raison. On nous a montré des trucs, des machins, des bidons. Des photos satellite de camions pouvant abriter des « laboratoires mobiles de fabrication d’armes biologiques ». Ou de sandwichs au jambon. Tout cela dépend beaucoup de l’inspiration de celui qui rédige les légendes, des motivations de celui qui zoome. « Reportage et propagande utilisent les mêmes images », écrivait encore Audouard. « Puisque vous tuez pour la patrie, je ne vois pas par quel scrupule vous rougiriez de mentir pour la patrie. »
Jeudi dernier, des fuites indiquaient que Colin Powell pourrait présenter « des photos satellite représentant des tracteurs tirant des remorques au toit muni de tuyaux d’aération particulièrement grands, indiquant qu’il pourrait s’agir de laboratoires mobiles » [4]. Sur les photos satellite de Normandie, on en voit aussi, de ces laboratoires mobiles « au toit muni de tuyaux d’aération particulièrement grands ». Ces dangereux criminels, on les appelle les « bouilleurs de cru » : leur remorque contient un véritable laboratoire de distillation massive qui leur permet de concocter, au mépris des résolutions de l’ONU, un excellent digestif. On voit par là combien il est sage de se méfier des images. « LA FOLLE : Que cherchent-ils ? Ils ont perdu quelque chose ?
Mais à quoi bon citer Giraudoux ? La guerre de Troie aura bien lieu. Pierre Lazuly
À lire également : « Syndrome à retardement » (chronique de l’uranium qu’on dit appauvri) et le cahier thématique « Le nerf de la guerre », qui n’a malheureusement pas vieilli. [1] AFP, 5 février 2003. [2] Le Monde, 5 février 2003. [3] La Presse, 30 janvier 2003. [4] Reuters, 30 janvier 2003.
Finalement, les écologistes avaient bien tort de s’inquiéter : les industriels finissent toujours par trouver une façon lucrative de recycler leurs déchets. On ne savait que faire des déchets des abattoirs ? On en ferait des farines animales, destinées à l’alimentation des ruminants. On ne savait que faire des déchets nucléaires ? On les recyclerait avantageusement en missiles tueurs de chars. L’idée était venue, en 1972, à des chercheurs de Los Alamos (USA). Si l’uranium appauvri ne coûte rien (c’est un des principaux déchets de l’industrie nucléaire), c’est en revanche « le métal le plus dense, le plus lourd. Projeté à une vitesse de 1200 mètres/seconde (Mach 5), il perfore les blindages des chars et peut transpercer une plaque de béton sous trois mètres de terre » [1]. Ébloui par tant de performances, le Pentagone ne pouvait qu’adopter cet alliage si prometteur. « Non seulement les obus perçaient le blindage des tanks, mais grâce à ses propriétés pyrophores, il dissipait son énergie sous forme de chaleur. Il devenait ainsi un remarquable incendiaire destructeur d’engins blindés. Malheureusement, la mauvaise surprise pour les médecins s’est trouvée dans la fumée de ces incendies, constituée en grande partie de particules d’uranium de 1 à 5 micromètres de diamètre, c’est-à-dire exactement de la taille dangereuse pour les poumons si cette fumée est inhalée ou des retombées de celles-ci sont ingérées. » [2]. Pourtant, la KFOR n’en démord pas : elle n’est en rien responsable de l’irradiation de certains de ses soldats. Il n’existe, c’est vrai, « aucune preuve scientifique définitive » que les différentes affections réunies sous le nom de « syndrome des Balkans » proviennent effectivement de l’utilisation d’uranium appauvri. Le général italien Carlo Cabigiosu, commandant de la KFOR au Kosovo, va jusqu’à affirmer qu’il peut « garantir qu’il n’existe aucun lien entre les morts par leucémie et les projectiles à l’uranium appauvri ». Et d’ajouter, sans rire, que la plupart des soldats malades ou décédés résidaient en Sardaigne, « ce qui pourrait fournir une autre explication à la maladie » [3]. Les soldats portugais, belges ou espagnols décédés d’une leucémie après une mission en ex-Yougoslavie avaient probablement passé, eux aussi, quelques vacances en Sardaigne, « ce qui pourrait fournir une autre explication à la maladie ». En Italie toujours, la Grande Muette s’adonne à de subtiles contorsions sémantiques. L’Observatoire pour la protection des forces armées - un organisme indépendant - affirmait fin décembre que sept militaires italiens étaient morts après avoir été exposés à de l’uranium appauvri et qu’une douzaine d’autres étaient malades. Le ministère de la Défense confirme bien onze cas de leucémie, mais précise que « seuls cinq d’entre eux ont participé à une mission dans les Balkans » [4]. L’Observatoire indépendant précise que « des mécaniciens basés en Italie, chargés de l’entretien des avions utilisant ces munitions, figurent parmi les victimes ». C’est vrai, ces mécaniciens n’ont pas la moindre raison de figurer parmi les statistiques : ils n’ont pas véritablement « participé à une mission dans les Balkans ». Ils sont restés stationnés en Italie. Peut-être même ont-ils séjourné en Sardaigne. Quoi qu’il en soit, plusieurs pays européens (dont l’Italie, la Grèce, l’Allemagne et le Portugal) estiment aujourd’hui que « s’il y a un risque, même minime, ces armes devraient être abolies. ». Mais qu’entend-on au juste par « un risque » ? Le chancelier allemand Gerhard Schröder précise sa pensée : « Je pense qu’il n’est pas correct d’utiliser ce genre de munitions. J’ai une saine méfiance à l’encontre des munitions qui peuvent mettre en danger les soldats qui les utilisent » [5]. On voit par là que les seuls risques inacceptables pour les dirigeants occidentaux sont ceux qui menacent directement la santé de leurs soldats. Les munitions peuvent bien irradier tous les salauds d’en face : la « saine méfiance » de Gerhard Schröder, c’est seulement pour les munitions qui peuvent contaminer les nôtres. Dans la terminologie militaire, on appelle ça « une guerre propre ». Aux Etats-Unis, où l’opinion publique est plus que partout ailleurs préoccupée par la santé de ses soldats, le Pentagone vient de publier un rapport détaillant « les différentes situations au cours desquelles des militaires ont pu être exposés à de l’uranium appauvri au cours de la guerre du Golfe. Le rapport conclut que seuls les soldats qui ont été directement victimes de tirs fratricides présentent une concentration de métal dans les reins supérieure aux normes habituelles » [6]. La conclusion laisse rêveur : seuls les soldats victimes de tirs fratricides souffrent de leucémies. Ce qui donnerait à penser que les chars ennemis, eux, ne contiennent jamais le moindre occupant. A moins, bien sûr, que les soldats ennemis ne soient jamais comptés parmi les humains contaminés. On savait déjà qu’en temps de guerre, les soldats étaient là pour être tués - au tout au moins blessés. Maintenant, on sait aussi qu’il est « de bonne guerre » de les irradier à l’uranium appauvri. En 1995, pourtant, le général français Galois confiait à l’hebdomadaire VSD : « L’utilisation de ce type de munitions relèverait du mépris le plus absolu des règles établies par la communauté internationale... Admettre la généralisation de ce type d’armes reviendrait à légaliser la contamination par radioactivité... Je ne puis croire que les Français persistent en la matière. » [7] Et pourtant, les Français persistent. L’armée de terre possède encore aujourd’hui un stock d’obus de 120 mm à l’uranium appauvri pour ses chars Leclerc. « Il n’y a pas de raison d’y renoncer », estime le ministre de la Défense Alain Richard [8]. « Nous ne voyons pas de raisons de santé d’envisager un moratoire (sur ces armes, ndlr) maintenant », renchérit le Pentagone [9]. L’armée américaine connaît pourtant très bien les effets contaminants de ces armes pour les populations environnantes, puisqu’elle écrivait elle-même dès septembre 1990 : « Après l’extinction du feu, ces explosifs ne sont inoffensifs que s’ils ont complètement brûlé. Ceux qui n’ont pas complètement brûlé représentent un risque explosif extrême. En refroidissant, comme le métal, ils prennent des formes bizarres. Ils peuvent avoir intégré des impuretés qui les rendent encore plus dangereux qu’ils ne l’étaient auparavant » [10] Malgré cela, 19 mois après l’entrée de la KFOR au Kosovo, les 112 sites potentiellement contaminés sont toujours libres d’accès. « Il peut arriver que des enfants jouant dans ces secteurs touchent à quelques-uns de ces débris », confie Pekka Haavisto, responsable de la mission du PNUE au Kosovo [11]. Ça tombe bien, les enfants adorent jouer avec des objets aux formes bizarres. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) affirme toutefois n’avoir relevé aucune progression du nombre de cas de leucémies au Kosovo depuis la fin de la guerre en juin 1999 [12]. Même constat du côté des autorités yougoslaves : « A la clinique de cancérologie de Belgrade, le Dr. Slobodan Cikaric a ainsi indiqué qu’il n’y avait pas, depuis les frappes de l’OTAN de 1999, plus de leucémies ou d’autres formes de cancer » [13]. À cela, rien d’étonnant : « Le temps de latence pour l’apparition d’une leucémie à la suite d’une exposition à un rayonnement ionisant est généralement estimé à une dizaine d’années », explique Jean-Luc Pasquier, le directeur scientifique de l’Office de Protection contre les Rayonnements Ionisants (OPRI). « Mais en épidémiologie, il faut toujours être prudent car en cas d’exposition à une très forte dose le temps de latence peut-être raccourci. » [14]. On comprend mieux pourquoi le personnel militaire, qui a pu être exposé au cours de la guerre à des fumées fortement toxiques, soit le premier frappé par les cas de leucémies. Pour les populations civiles, exposées à de plus faibles doses, la leucémie mettra de nombreuses années avant de se déclarer. L’absence de nouveaux cas en ex-Yougoslavie, moins de deux ans après les frappes, n’a donc rien d’étonnant. Les militaires européens victimes de la leucémie avaient, on le sait, servi en ex-Yougoslavie lors des frappes en Bosnie, en 1995. Et c’est précisément de Bosnie que nous parviennent aujourd’hui les premières données inquiétantes pour les populations civiles : les chiffres fournis par le ministre bosniaque de la Santé, le 5 janvier dernier, révèlent en effet que 230 cas de cancer sur 100.000 habitants ont été enregistrés en 1999, contre 152 l’année précédente [15]. Et même si aucune donnée scientifique ne permet pour le moment d’imputer cette troublante augmentation à l’utilisation en Bosnie de missiles à base d’uranium appauvri, certaines informations laissent songeur. « Tant que l’enveloppe de protection des munitions est intacte, les projectiles présentent un faible risque pour la santé », rappelle le journaliste Denis Delbecq. « Le danger survient après l’explosion des balles et obus [...] surtout parce que l’uranium est projeté dans l’environnement sous formes de fines particules d’oxydes qui peuvent voyager dans l’air sur des dizaines de kilomètres » [16]. C’est, selon toute vraisemblance, le phénomène qui a pu entraîner la contamination des populations civiles ; une contamination de moindre intensité, ce qui expliquerait que les cas de leucémie mettent plus de temps à se déclarer. Quelles en sont les principales victimes ? Pour les chantres de la « guerre propre » ça fait un peu désordre : il s’agit surtout des enfants. Le professeur Claude Maylin, responsable du service de radiothérapie de l’hôpital Saint-Louis à Paris, l’a rappelé dans un entretien à Libération : « La leucémie est une maladie très particulière qui atteint en grande majorité les enfants. Schématiquement, il y a un cas de leucémie d’adulte pour cinq cas d’enfants. » [17]. En Irak, curieusement, « neuf ans après la fin du conflit, les médecins irakiens continuent de constater un nombre anormalement élevé de leucémies chez les enfants, de tumeurs et de cancers chez les adultes et de naissances ou avortements de foetus présentant des malformations monstrueuses. » [18]. Un rapport secret de l’Atomic Energy Authority (agence britannique à l’énergie atomique) indiquait déjà, en novembre 1991, qu’il y avait suffisamment d’uranium au Koweït et en Irak pour causer « 500 000 morts potentielles » [19]. Et même s’il est difficile, dans le cas de l’Irak, de dissocier la mortalité liée à l’uranium de celle provoquée par l’embargo international, force est de constater que là-bas, la mortalité infantile est passée, entre la période 84-89 et la période 94-99, de 47 à 108 morts pour 1000 naissances, tandis que la mortalité des enfants avant 5 ans passait de 56 à 131 morts pour 1000 naissances : « une progression sans précédent » [20]. Mais manifestement, les membres de l’OTAN n’ont pas encore de « saine méfiance » à l’encontre des munitions qui mettent en danger la vie des enfants. [1] Christine Abdelkrim-Delanne, « Ces armes si peu conventionnelles », Le Monde diplomatique, juin 1999. [2] Dr. A. Behar, Association des Médecins Français pour la Prévention de la Guerre Nucléaire, extrait de Médecine et Guerre nucléaire volume 4 n°4 (1999). En ligne sur Indymedia. [3] Libération, 26 décembre 2000. [4] Ibid. [5] Libération, 9 janvier 2001. [6] Libération, 26 décembre 2000. [7] Cité par Christine Abdelkrim-Delanne, « La France aussi », Le Monde diplomatique, juin 1999. [8] Libération, 9 janvier 2001 [9] Libération, 6 janvier 2001 [10] Cité par Christine Abdelkrim-Delanne, « Ces armes si peu conventionnelles », op. cit. [11] Dépêche AFP, 6 janvier 2001. [12] Ibid. [13] Libération, 6 janvier 2001. [14] Dépêche Associated Press, 7 janvier 2001. [15] Libération, 6 janvier 2001. [16] Libération, 10 janvier 2001. [17] Ibid. [18] Christine Abdelkrim-Delanne, « Ces armes si peu conventionnelles », op. cit. [19] Ibid. [20] « Explanatory Memorandum Regarding the Comprehensive Embargo on Iraq », rapport de l’association Human Rights Watch, 2 janvier 2000, disponible en ligne. Les chiffres de mortalité indiqués proviennent de l’UNICEF.
Malgré les prix Nobel, la médecine a toujours ses frontières. Toujours la triste loi de l’humanitaire : avoir à soigner aujourd’hui ce qu’on aurait pu, sans doute, éviter hier. Cette fois, la tragédie se déroule aux portes de la Russie ; l’horreur règne à l’hôpital de Grozny. Les couloirs sont couverts de sang, les blessés gisent au milieu des morts qu’on n’a pas eu le temps d’emporter. Selon un bilan encore provisoire, les cinq missiles russes tirés jeudi soir sur Grozny ont fait 137 morts et 260 blessés. À l’hôpital central, des femmes crient, traumatisées. Elles ont vu devant elles des dizaines de corps déchiquetés. « Ils disent qu’ils visent des terroristes. C’est sans doute nous les terroristes. Ils veulent nous tuer tous », lâche Seda, 48 ans, qui quittait tranquillement le marché lorsque l’un des missiles est tombé. « Médecins et infirmières sont débordés, épuisés, rapporte l’AFP. Il n’y a pas plus d’eau ou d’électricité à l’hôpital que dans le reste de la ville. Il fait froid, sombre, on transporte l’eau dans des seaux et on s’éclaire à la bougie ou à la lampe à pétrole. Un générateur permet encore d’alimenter une salle d’opération. Les services médicaux ne sont pas en mesure de soigner tous les blessés. Le manque de médicaments est absolu, les dernières réserves ont été épuisées depuis le 5 septembre, date à laquelle les forces russes ont commencé à bombarder la Tchétchénie ». C’est un missile russe, un SCUD de 12 mètres (puissant mais nettement moins performant, tout de même, que les derniers produits de notre ami Lagardère), qui est tombé en plein milieu du marché central de Grozny, creusant un cratère de deux mètres de diamètre. Il paraît d’ailleurs que les militaires prennent souvent un malin plaisir à taguer leurs bombes et missiles avant de les envoyer. J’avais vu ça pendant la guerre du Golfe : de jolis messages bien vulgaires destinés à Saddam, et qui cloueraient deux minutes plus tard quelques gosses irakiens sur le macadam. « J’ai vu de mes yeux passer le missile », raconte Aslan, 45 ans, qui n’a hélas pas eu le temps de lire le message de courtoisie griffonné par les artilleurs. « Juste à côté de moi il y a eu cinq morts et une femme a eu la main arrachée ». Une quinzaine de corps totalement déchiquetés étaient toujours éparpillés sur la place vendredi à la mi-journée. La maternité située un peu plus loin au coin de la Place de la Liberté, près du palais du président tchétchène, a été touchée de plein fouet. Frappes chirurgicales, mais que voulez-vous, le chirurgien s’est trompé. Le bistouri de 12 mètres a dévié. Des corps grièvement brûlés de femmes et de nouveau-nés ont été retrouvés. Immédiatement après les bombardements, on dénombrait déjà 27 corps allongés dans la cour, devant l’immeuble en partie calciné. 41 personnes ont également trouvé la mort à proximité d’une mosquée. Ce bombardement de Grozny a aussitôt provoqué une nouvelle vague massive d’exode de réfugiés tchétchènes, principalement en direction de l’Ingouchie, petite république voisine de seulement 350.000 habitants qui accueille déjà dans des conditions de fortune quelque 170.000 réfugiés. L’Ingouchie, c’est un peu la Macédoine de ce conflit : elle a accueilli la majorité des réfugiés qui ont fui la république séparatiste depuis le début de l’opération des forces russes le 5 septembre. Le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) affirmait vendredi que la poursuite de l’offensive militaire russe en Tchétchénie risquait de tourner à la catastrophe humanitaire et que le nombre de déplacés en Ingouchie pourrait rapidement atteindre 300.000 personnes. Tout le monde s’en fout. La Russie a, rappelons-le, attaqué la Tchétchénie avec pour objectif la destruction des bases des « rebelles islamistes » qui avaient attaqué en août le Daguestan, et qui sont soupçonnés d’avoir commandité les attentats qui ont fait, entre fin août et début septembre, 293 morts en Russie. Il est bon, dans un pays, d’avoir toujours un ennemi clairement défini. Surtout à deux mois des élections législatives, lorsque l’on voudrait montrer que la Russie n’est pas ce « bateau ivre » que l’on dit. Que l’on sait s’en prendre avec fermeté aux ennemis de la patrie. Seulement des rebelles islamistes, hein, allez savoir où ça se cache, ces machins-là ! Paraît qu’il y en a quelques uns qui s’échangent des armes à Grozny sur la place du marché. On est bien obligé de tirer dans le tas. Mercredi dernier, lors de la réunion du G8, le président tchétchène Aslan Maskhadov appelait l’Occident à suspendre l’aide financière accordée à la Russie : « Nous attendons un soutien moral des Occidentaux et surtout qu’ils ne financent pas la guerre menée par Moscou ». Cause toujours. Les ministres de l’Intérieur et de la Justice du G8, qui clôturaient à Moscou une conférence de deux jours consacrée - justement - à la lutte contre la criminalité internationale, se sont bien gardés de mentionner le conflit tchétchène dans leur communiqué final. Il a toutefois été l’objet de nombreuses discussions informelles. Mais les Occidentaux sont restés d’une prudence insigne, se contentant d’affirmer, comme ce ministre européen, « que l’adéquation des moyens aux fins soulevait de nombreuses interrogations ». C’est joliment dit. Pendant ce temps, le Premier ministre russe Vladimir Poutine, se baladait mercredi dans le Caucase. Il a ainsi visité une des sympathiques bases aériennes d’où décollent les avions qui vont bombarder la Tchétchénie. Il a décoré plusieurs équipages, en soulignant « le rôle de l’aviation pour limiter les pertes humaines des forces terrestres dans l’opération en Tchétchénie ». Je suppose qu’ils prennent des cours à l’OTAN. « Le rôle de l’aviation pour limiter les pertes humaines », ça doit faire doucement marrer dans les maternités tchétchènes. Il faut lire l’édito de Charb, cette semaine dans Charlie : « La Russie libérale et mafieuse peut bombarder aveuglément la Tchétchénie, décimer sa population, réduire en poussière ses infrastructures civiles, l’Occident libéral et démocratique n’usera pas de son "devoir d’ingérence". Le conflit russo-tchétchène est une affaire intérieure russe. Mais, remarque le con, quand la Serbie massacrait le Kosovo, partie intégrante de la Serbie, l’Occident libéral et démocratique est pourtant intervenu pour sauver la population kosovar ! [...] L’écrasement d’un peuple n’est pas équivalent à l’écrasement d’un même peuple suivant que son bourreau ait opté ou non pour l’économie de marché ». Tout est dit. Il suffit de repenser aux raclées infligées aux Irakiens et aux Serbes, dont les bourreaux n’étaient pas - et ne sont toujours pas - de sages dictateurs libéraux. Il suffit de comparer l’engagement militaire et le tapage médiatique des Occidentaux lors de la guerre du Golfe et celle du Kosovo avec l’indifférence et la passivité des mêmes face aux atrocités commises au Timor par notre client et ami l’Indonésie, ou en Tchétchénie par notre client et ami la Russie, face à la persécution du peuple kurde par notre client et ami le gouvernement turc, face au génocide du peuple tibétain par notre client et ami Yiang Zemin. En politique étrangère comme chez le marchand de poissons, le client a toujours raison. En attendant, le prix de la vie humaine a (encore) baissé de façon effrayante.
Pour tout vous avouer, j’aurais préféré vous entretenir de sujets plus frivoles en ce début d’été, de l’actualité légère des stations balnéaires, des préoccupations romantiques de l’homme de juillet, mais l’actualité grinçante m’a une nouvelle fois rattrapé. Sous la forme d’une dépêche AFP : « Le groupe Vivendi prêt à reprendre le traitement de l’eau au Kosovo ». Ce qui ne nous surprendra pas vraiment : maintenant que tout est cassé, la remise en place au Kosovo d’un nouveau réseau d’alimentation en eau est devenue une priorité. Or, comme par miracle, le groupe français Vivendi est déjà sur place pour reprendre en main l’unité de traitement des eaux de la ville de Kosovska Mitrovica, dans le nord de la province. « Fort de son expérience dans les camps de réfugiés kosovars en Albanie, Vivendi, l’un des premiers groupes français à s’impliquer dans la reconstruction du Kosovo, compte ainsi reprendre en main l’unité de production d’eau de la ville, qui fournit 200.000 personnes aux alentours de Kosovska Mitrovica », explique à l’AFP le délégué à l’action humanitaire du groupe Vivendi (ex Générale des Eaux). Car, naturellement, Vivendi a son propre délégué à l’action humanitaire. Ou, si vous préférez, un délégué à la prospection de ces nouveaux marchés. De formation commerciale, il n’oublie pas de rappeler ses principales références afin de séduire ses potentiels clients : « Fort de son expérience... ». Entendez par là : « il faut bien que l’on tire maintenant les bénéfices de ces échantillons gratuits qu’on a filés aux kosovars ». Loin de moi l’idée de nier la réalité du besoin, la nécessité d’un tel réseau : le quartier albanais de cette ville divisée a été massivement détruit et les hivers rigoureux obligent à mettre place des réseaux souterrains. Je ne doute pas non plus du fait que Vivendi soit sans doute parmi les plus aptes à y répondre rapidement. N’empêche. « La division du Kosovo en ``zones’’ américaine, française, britannique, italienne et allemande de la KFOR fait craindre à certains observateurs l’apparition de disparités entre ces différentes régions, chaque pays étant naturellement porté à favoriser l’installation de ses entreprises et de ses techniques dans sa zone ». D’autres observateurs y verront, plus cyniquement, la seule explication à cette division en zones. Chacun s’efforçant dorénavant de toucher les dividendes de toutes ces destructions. « Région la plus arriérée de l’ex-Yougoslavie, le Kosovo produisait essentiellement du charbon, de l’énergie, des métaux, des céréales et des produits issus de l’élevage », rappelle l’AFP. « Son économie moribonde attend désormais une aide occidentale d’urgence et un redémarrage basé sur une mise en valeur globale de la région, à plus long terme ». Et l’on se dit que tout est là : « un redémarrage basé sur une mise en valeur globale de la région ». Qu’entend-on par « mise en valeur globale » ? Le développement de nos infrastructures. L’exportation de nos produits, de notre industrie. De nos nuisances. De « nos valeurs ». Cette « mise en valeur globale », traînant en toute innocence à la fin d’une dépêche AFP, rejoint curieusement les questions posées par l’ami ARNO au sujet du 8ème corridor : « Pourquoi avoir totalement occulté l’importance économique de ce conflit ? [...] Pourquoi présenter les travaux qui commencent en ce moment en Albanie comme une ``reconstruction’’ et un soutien pour ``bons et loyaux services’’, alors qu’il ne s’agit que du début du corridor VIII, conçu et financé de longue date ? [...] Pourquoi nous a-t-on expliqué que cette région n’avait aucun intérêt économique (on nous a bien dit qu’il n’y avait pas de pétrole, preuve que nos intentions étaient plus pures qu’en Irak), pourquoi ne nous a-t-on jamais parlé du huitième corridor (que la presse albanaise qualifie de ``célèbre corridor 8’’), pourquoi avoir totalement occulté le projet de transport pan-européen (que tous les gouvernements de la région placent au centre de leurs décisions économiques) ? ». Quoiqu’il en soit, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y avait deux alternatives possibles pour régler le conflit. Celle, éminemment complexe, de la diplomatie. Le délicat travail des observateurs et négociateurs de l’ONU. Pas très télégénique, bien sûr, ces longs conciliabules de diplomates. Pas de quoi justifier non plus nos budgets d’armement. Pas de quoi assurer des débouchés à nos industriels du bâtiment.
Et puis, il y avait une toute autre alternative. Celle que l’on connaît. Celle qui a tous les attraits. Une guerre bien médiatique, pour une juste cause. Une guerre qui de surcroît favorise la croissance, et l’emploi. Une guerre qui allait permettre à nos dynamiques entreprises de « mettre en valeur » de nouvelles régions. On me dira que les Kosovars ne sont pas solvables. Qu’ils ne seront pas de bons clients pour Vivendi ou Bouygues avant longtemps. Ce n’est vraiment pas là l’important. Vivendi et Bouygues savent très bien de quoi ils vont vivre : des aides à la reconstruction. Comme Dassault et Lagardère sauront vivre des crédits militaires qu’aura « justifié » cette guerre. J’ajoute, puisqu’on ne peut pas remettre en cause l’angélisme des Occidentaux sans être taxé de négationnisme aussitôt, que je ne nie pas pour autant les atrocités commises au Kosovo. Telles ces macabres découvertes du TPI : « A Qirez, des paramilitaires serbes ont séquestré huit femmes pour les violer et finir par les jeter vivantes dans des puits ». Bien au contraire. Mais force est de constater que ce qui permet à l’homme de commettre les pires atrocités, c’est précisément l’état de guerre.
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© Les Chroniques du Menteur, 2008
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