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Jean-Marie Messier
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Jean-Marie Messier


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(chronique des semelles médiatiques)  23 décembre 2002

Vous vous souvenez peut-être de la fameuse chaussette trouée de Jean-Marie Messier, censée selon Paris-Match illustrer son naturel et sa simplicité. Cette fois, ce n’est plus Jean-Marie Messier qui fait la une des gazettes. Et encore moins ses chaussettes. Mais déjà, c’est vers les pieds d’un autre que les caméras se penchent pour y saisir un symbole. Ce symbole, celui de l’action, c’est la « semelle usée » par la fonction. Et c’est une semelle qui ne pouvait se trouver que dans le plus proche voisinage des pieds d’un ministre qui n’est pas le plus discret...

Je vous le dis en chuchotant, des fois qu’on nous écoute, mais c’est la triste vérité : notre propre ministre de l’Intérieur a les semelles usées. L’information m’avait échappé, naturellement ; Le Figaro, qui est un journal sérieux, n’a pas manqué de le relever. C’est d’ailleurs à cela que l’on sait distinguer le véritable professionnel du chroniqueur amateur : le premier perçoit au premier coup d’oeil ce qui fait sens dans l’actualité.

Tenez, le fameux soir où Nicolas Sarkozy profitait sur France 2 de ses « 100 minutes pour convaincre », je n’étais même pas devant ma télé (je disposais pour ma part de 100 minutes pour convaincre une charmante demoiselle d’accepter une invitation à dîner). L’éditorialiste du Figaro, lui, était tout absorbé par son écran ; il buvait les paroles du sécurisateur insatiable pendant que j’en buvais de plus aimables. Et pendant que le ministre défendait ardemment ses chiffres de novembre, l’éditorialiste, lui, n’en avait que pour ses jambes. Oui, vous avez bien lu : pour ses jambes.

Oh, ne jouez pas les innocents ! Nous sommes tous restés un jour ou l’autre rivés devant l’écran, l’oreille distraite, simplement pour le plaisir de voir des jambes. De plus jolies, certes, et de plus longues. Mais l’éditorialiste de droite, lui, ne ressent d’émotion véritable que devant les jambes implacables d’un ministre de l’Intérieur, de la Sécurité Intérieure et des Libertés Locales. Il les couve d’un regard attendri, il s’en pâme, il s’esbaudit. Finalement, il les décrit : « durant pratiquement toute l’émission, le ministre aura posé sa jambe droite sur la gauche, exhibant ainsi devant les caméras, en premier plan, une semelle usée : celle de l’homme de terrain, disposé à mettre les pieds dans le plat. Un style qui risque d’être copié. »

Je ne sais si le choix des chaussures ministérielles a réellement été prémédité, mais « la semelle usée de l’homme de terrain », c’est sûr, elle va rester. A l’heure où je vous parle, les hommes politiques s’excitent (François Hollande lui-même aurait été aperçu en train de se frotter contre un pommier pour donner à son blouson de cuir l’illusion d’un passé). Leurs conseillers sont agités. Ils ne rêvent que de bottes boueuses, de chaussures gâtées par quelque colombin ; ils se réveillent la nuit, en proie aux pires cauchemars (l’un d’entre eux était en train d’enduire patiemment au pinceau les mocassins raffariniens de quelque gluante bouse poitevine quand il a malencontreusement renversé le seau sur le plateau...). Le dimanche, les malheureux en sont même réduits à hanter les entrepôts Emmaüs à la recherche de la tenue de chasseur qui ferait fureur, chez Drucker, lorsque leur patron irait y chanter son amour du terroir et de ses valeurs.

Car il fallait y aller, chez Drucker ; pour redorer une image, on pouvait compter sur son savoir-faire. Il s’échinait à rendre sympathique aux Français les cas les plus désespérés ; il nous avait appris qu’Alain Juppé aimait rire, c’est tout dire. Son émission aurait pu s’appeler « 100 minutes pour l’aimer ». (Et je ne vous dis pas à quoi je les aurais occupées, moi, ces 100 minutes, pendant que les éditorialistes du Figaro lorgneraient avec un début d’érection les jambes de Juppé).

Quoi qu’il en soit, il faut tout de même reconnaître à Michel Drucker un mérite : grâce à lui, nous savons désormais à quoi peuvent servir les porte-avions de l’armée française, et pourquoi il était nécessaire d’en construire si rapidement un deuxième. Je vous le dis en chuchotant, des fois que Ben Laden essaie d’intercepter nos secrets militaires : un porte-avions nucléaire, ça sert à catapulter Michou à bord d’un Super-Etendard au cours d’une émission populaire. (Ce sera même le « clou du spectacle », jeudi prochain sur France 2. Ils avaient pensé à Carlos, au départ, mais il paraît que notre arsenal de guerre est encore sous-dimensionné : il faudrait des budgets supplémentaires pour que l’armée française dispose enfin de moyens à la hauteur de ses besoins).

C’est triste à dire, mais jusqu’ici l’opinion française ne trouvait pas les porte-avions très sympathiques. Elle les trouvait un peu gris, un peu trop souvent en panne, aussi. Il fallait leur montrer que les porte-avions, eux aussi, savaient se divertir. Ce à quoi s’emploiera donc Michel Drucker, le 26 décembre, au cours de l’émission « Une nuit sur le Charles-de-Gaulle ». Je vous en livre le résumé publié sur le site FranceTV (et que je sois transformé en Roselyne Bachelot si j’en ai changé un seul mot) :

« Sous la houlette du sympathique Michel Drucker, une escouade de personnalités de la variété, du cinéma et du sport est rassemblée sur le pont du porte-avions nucléaire français Charles-de-Gaulle afin de démontrer qu’un bâtiment de guerre peut aussi être l’endroit rêvé pour passer une excellente soirée entre amis. Ce sera l’occasion de mieux connaître cette véritable cité flottante, fer de lance de la Force d’Action Navale, avec son équipage de près de deux mille âmes, sa haute technologie et sa batterie de trente-deux missiles Aster, dont la précision n’a d’égal que la puissance dévastatrice. A travers des reportages et une conversation à bâtons rompus avec ses invités - ponctuée de chansons - Michel Drucker soulignera la vocation première de ce fier vaisseau : la sauvegarde de la vie humaine et de l’environnement. »

On l’oublie en effet trop souvent : « un bâtiment de guerre peut aussi être l’endroit rêvé pour passer une excellente soirée entre amis ». C’est même pour ça qu’ils sont construits. Seulement, maintenant que Michel Drucker a pris ses quartiers sur le premier, Arthur risque de vouloir s’installer sur le deuxième... Car on ne m’ôtera pas de l’idée qu’un bâtiment de guerre peut aussi être l’endroit rêvé pour installer la prochaine Star Academy. Les élèves y chanteraient tous en choeur La Marseillaise au milieu des missiles Aster (pour servir de décor à une comédie musicale, avouez que le nom était plutôt bien trouvé). Non, décidément, deux porte-avions c’est vraiment trop peu pour que la France puisse décemment « faire entendre sa voix dans le grand concert des Nations ». On devrait peut-être en exiger un troisième, pour d’éventuelles missions.

En attendant, la seule chose rassurante, c’est qu’on ne peut pas dire que le casting soit des plus prestigieux : Franck Dubosc, Jane Birkin, David Hallyday, Roberto Alagna, Axelle Red, Thierry Lhermitte, Zazie, le Bagad de Lann-Bihoué, Cheb Mami et Richard Virenque, ce ne sont manifestement pas les plus gradés qui ont répondu à l’invitation de l’armée. Axelle Red, pourtant, c’est curieux, il me semble bien l’avoir entendue chanter tout l’automne avec Renaud une chanson qui disait :

« Les dieux, les religions
Les guerres de civilisation
Les armes, les drapeaux, les patries, les nations
Font toujours de nous de la chair à canon. »

Soyez les bienvenus dans cette nouvelle saison de chroniques ; j’arrive juste à temps pour vous souhaiter un joyeux Noël et déposer au pied du sapin ce modeste présent.

Pierre Lazuly



Au doigt et à l’oeil  14 janvier 1999

L’information est des plus sérieuses : le chien le plus riche du monde, le bienheureux Gunther IV, envisagerait d’acquérir la somptueuse villa que possède Sylvester Stallone à Miami. Le héros de Rocky a en effet décidé de quitter la Floride, alors que le chien, lui, souhaiterait s’y installer. « La demeure de Stallone est intéressante parce que proche des Bahamas, où sont implantées de nombreuses affaires du chien », a expliqué au Nuevo Herald l’un des avocats chargé de gérer la fortune colossale du clébard.

Car ce chien n’est pas n’importe quel chien. Peu de chiens peuvent en effet demander à leur banquier de leur débloquer 27 millions de dollars afin qu’ils puissent prendre pour niche la villa d’une star. Généralement, ils doivent se contenter de partager le logis d’une vulgaire famille en échange de vagues activités de gardiennage.

Gunther IV ne mange pas de cette pâtée-là. Il était l’unique descendant d’un certain Gunther III, à qui la comtesse allemande Karlotta Liebenstein avait légué, en 1992, la modique somme de 65 millions de dollars. (De mauvais esprits en étaient même venus à s’interroger sur le caractère exact des relations que l’honorable comtesse pouvait entretenir avec son chien, mais ce ne sont là que des racontars).

Aujourd’hui, grâce à d’astucieux placements, la fortune de Gunther IV dépasse les 200 millions de dollars. (C’est énorme, pour un chien). Gunther possède déjà de luxueuses villas en Italie et aux Bahamas. Il installe des hommes de garde dans des niches à l’entrée. On lui sert sa pâtée dans les plus grands restaurants. Parfois même, il y lappe de grands crus.

Les commères huppées du quartier sont déjà prêtes à recevoir cet insolite voisin. Une proche voisine de Sylvester se déclarait d’ailleurs ravie de l’arrivée de Gunther, d’autant qu’elle possédait elle-même un berger allemand femelle : « Elle est disponible et je ne suis pas opposée à ce qu’elle fasse un beau mariage ». C’est le bon sens même. Elle ne trouvera jamais meilleur parti.

Mais le plus drôle, c’est encore de penser que ce chien-chien est l’un des plus grands investisseurs du marché... Ce maudit cleps, si ça se trouve, il est actionnaire de ma boîte ! De la vôtre, peut-être ! Quand je pense que je travaille pour un chien !

Quand je pense que Tchuruk et Messier obéissent à un chien !

Pierre Lazuly



Ça crée des emplois  8 janvier 1999

Lorsque j’étais jeune cadre dynamique dans une entreprise américaine (car sans vouloir me vanter, j’ai été jeune cadre dynamique dans une entreprise américaine), j’ai failli gagner des stock-options. Oh, pas beaucoup : je n’étais qu’un petit ingénieur ingénu s’ingéniant à générer de jolies pages en java. J’avais droit, si je ne démissionnais pas avant 2002, à 50 actions de mon entreprise au prix avantageux de 43 dollars. Si j’avais été un collaborateur de quelque envergure, disons un chef de projet, j’aurais eu droit à 100 actions au prix nettement plus malin de 35 dollars. Et si j’avais été Chief Executive Officer, j’aurais sans doute bénéficié de quelque 100.000 actions à 20 dollars.

On voit par là combien le principe d’attribution des stock-options est juste et égalitaire. Selon une étude du cabinet Hay Management, rapportée hier par Libération, sur les 300 premières entreprises françaises, 100% des patrons, 90% des cadres dirigeants, et 10 à 20% des cadres supérieurs bénéficient des stock-options. (Les autres ont droit au SMIC, c’est déjà pas si mal).

Les stock-options, comment ça marche ? « Pour récompenser le « dynamisme » de ses cadres, une entreprise peut leur accorder un droit d’acheter ses actions à un prix fixé à l’avance, généralement inférieur au cours de Bourse du moment. Si, au bout d’un délai prédéterminé, le cours de l’action a monté, l’heureux bénéficiaire de cette stock-option peut acquérir l’action (avec une grosse ristourne, donc) puis la revendre dans les minutes suivantes. Il encaisse ainsi sans prendre le moindre risque la différence entre le prix fixé par l’option et le cours de revente de l’action » (Libération). Bref, les stock-options permettent aux cadres dirigeants de se faire rapidement un max de pognon.

« Ça favorise l’innovation » répond Claude Allègre. « Donc ça crée des emplois », renchérit Strauss-Kahn. On comprend alors mieux pourquoi, dans le cadre de son « projet de loi sur l’innovation » (comme si l’innovation pouvait naître d’un décret !), un gouvernement socialiste se propose « d’assouplir la fiscalité sur les stocks-options » (en vieux français : « de diminuer fortement les impôts des plus riches salariés ») : il s’agit bien évidemment de lutter contre le chômage et même, on peut le dire, contre l’exclusion.

Ainsi, aux termes de l’article 13 du prochain projet de loi, les plus-values des stock-options ne seront plus imposées qu’à hauteur de 26% (contre 40% actuellement), et le délai de détention des stock-options avant de pouvoir acheter l’action est ramené de cinq à trois ans. « Enfin, et surtout, parce que, contrairement aux dispositions prises par [le finalement très socialiste] Juppé, les entreprises n’acquitteront plus de charges sociales quand elles distribueront des stock-options ». Selon le magazine l’Expansion, les plus-values virtuelles représenteraient une trentaine de milliards de francs.

L’objectif, bien sûr, c’est le modèle américain : il s’agit d’encourager le développement des « PME dynamiques » (les fameuses « start up » qui excitent tant Claude Allègre) qui, faute de pouvoir offrir des salaires mirobolants, recourent aux stock-options pour attirer et retenir leurs équipes. Étrangement, lesdites « PME dynamiques » sont généralement plutôt connues : Philippe Jaffré, PDG d’une sympathique PME répondant au nom de Elf, s’est attribué cette année 60.000 actions pour une plus-value virtuelle de 6 millions de francs. Pierre Lescure, heureux dirigeant d’une PME non moins dynamique appelée Canal+, faute sans doute de pouvoir s’offrir un salaire mirobolant, a bénéficié ces dernières années de 25 à 30 millions de francs de stock-options, et Michel Bon, on s’en souvient, s’était vu offrir 20 millions de francs en stock-options en quittant la célèbre PME de grande distribution Carrefour.

Le gouvernement, en contrepartie, exige désormais « plus de transparence » (les dirigeants devront désormais communiquer le nom des bénéficiaires) et « les entreprises ne pourront plus consentir de rabais sur le prix d’exercice de leur stock-options ». Curieusement, cette exigence gouvernementale rejoint exactement la dernière mode américaine en matière de stock-options. Une pratique que le patron de Vivendi, Jean-Marie Messier, a été le premier à introduire en France : si vous bénéficiez d’un rabais, vous êtes quasiment certain d’empocher une bonne plus-value à l’issue des 3 ans ; si vous bénéficiez d’un prix égal au cours réel (ou même supérieur de 20%, dans le cas de Vivendi), vous ne profiterez de vos stock-options que si le titre de l’entreprise s’est réellement envolé au cours de la période donnée. Ces stock-options n’étant attribuée qu’aux principaux dirigeants de l’entreprises (directeurs des filiales, etc...), chacun doit alors faire de son mieux pour valoriser la cotation boursière. Et la meilleure façon d’améliorer la valeur de l’action, c’est bien connu, c’est de créer des emplois.

Ces arguments, les syndicalistes archaïques ne les comprennent évidemment pas : « 4 milliards de francs de cadeau pour 12 000 privilégiés, comparés aux 4,5 milliards dégagés pour quelque 4 à 5 millions de chômeurs ou d’exclus, on voit tout de suite qu’une telle mesure irait dans le droit fil de la justice sociale et de la réduction des inégalités », déclarait notamment hier le secrétaire général de la CGT, Louis Viannet, avec une mauvaise foi évidente. Des mauvaises langues rappelaient l’amitié existant entre Jospin et Seillière ou entre DSK et Kessler. D’autres avaient même le toupet de rappeler que DSK avait dirigé jusqu’à peu un cabinet de lobbying patronal à Bruxelles. Ça n’a évidemment rien à voir.

« Après neuf séances de hausse consécutive (+16,3%), la Bourse de Paris, comme les autres places européennes, a éprouvé le besoin de souffler jeudi ». Les pauvres choux !


BONNE NOUVELLE : CETTE RÉFORME EST REPORTÉE

« Sous la pression de sa majorité, le gouvernement reporte la réforme qui visait à alléger fortement la fiscalité sur les stock-options », révèle Le Monde du 9 janvier. Espérons qu’elle sera définitivement enterrée.

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
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