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  Bonne chance les gars !  15 septembre 1999

Dans le langage managérial, on appelle ça un « plan social de motivation » : chez Michelin, les 7 500 suppressions de postes en Europe ne sont pas seulement destinées à diminuer les coûts, elles constituent également un « message » clair en direction des salariés : « L’esprit dans lequel l’annonce a été faite, c’est que Michelin doit rester dans la course [...]. Cela a un but interne, il faut que nos salariés se mobilisent face à la concurrence, même si nos résultats sont bons », explique un porte-parole de l’entreprise.

Rien de tel en effet que 7 500 suppressions de postes pour redynamiser ses salariés. Ça secoue leurs petites habitudes, ça leur flanque une bonne trouille, ça fait passer le message on ne peut mieux. D’autant que, comme le signalait avec justesse le président du Medef, 7 500 postes supprimés, ce n’est finalement pas grand chose : « Il y a énormément d’entreprises qui réduisent leur personnel de 3% par an », s’est-il vanté. C’est tout juste si ce cher Ernest-Antoine n’a pas expliqué au fils Michelin qu’il aurait pu faire beaucoup mieux.

« Laisser 75 000 salariés dans l’expectative quant à leur avenir risque plutôt d’être la plus sûre manière de répandre chez eux le doute, voire l’angoisse. La CGT et la CFDT, premiers syndicats du groupe, préparent une journée d’action dans tous les sites Michelin le 21 septembre ». Même Jospin les y encourage : à eux de « mobiliser un rapport de force » pour « faire réfléchir les dirigeants d’entreprise ». En d’autres mots : bonne chance les gars !

Il faut beaucoup d’innocence, ou de rouerie, à un ministre dit de gauche pour proférer de pareilles âneries : pour « faire réfléchir les dirigeants d’entreprise » (vaste programme), encore faudrait-il que le « rapport de force » soit mobilisable, et surtout qu’il soit favorable. Ne me faites pas dire que les salariés de Michelin vont se dégonfler. Simplement, l’entreprise dispose aujourd’hui de moyens particulièrement efficaces pour refréner l’activité syndicale :


« On sait que les entreprises tendent de plus en plus à se déconcentrer, à se scinder en filiales autonomes, à mettre en concurrence leurs établissements ou à fixer des objectifs de rentabilité économique à leurs ateliers. La maison mère lance des « appels d’offres » internes et externes pour satisfaire telle demande ou tel programme de production, et l’entreprise ou l’établissement « le mieux-disant » emporte le marché qu’il appartienne ou non au groupe.

En mettant en concurrence les collectifs les uns avec les autres, ce « darwinisme » interne a l’avantage de réduire drastiquement les possibilités d’une action solidaire d’ensemble de ces collectifs contre la direction. Ainsi, les salariés d’un établissement peuvent bénéficier directement d’une grève dans un autre établissement pour « gagner des parts de marché » interne. Les salariés de Vilvorde ont pu constater la difficulté à mobiliser les autres sites de Renault en défense de leur emploi. »

(Thomas Coutrot, L’entreprise néo-libérale, nouvelle utopie capitaliste).


Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le plan de Michelin n’est ni chiffré ni détaillé par site. Pas un hasard non plus si le subtil directeur Europe de Michelin, Thierry Coudurier, glisse un mesquin : « Tous les secteurs seront touchés, mais je ne peux pas dire aujourd’hui si ce sera plus le tourisme, le poids lourd ou le pneu vélo ». Il faut en effet être un âne pour s’attaquer nommément à un secteur ou à un centre donné, comme le chasseur de coûts Philippe Jaffré (parti depuis avec quelque 200 millions de francs en stock-options) l’avait fait chez Elf : les salariés de la branche exploration-production n’ayant plus rien à perdre, ils s’étaient fortement mobilisés. Chez Michelin, on est beaucoup plus malin. Si on entretient jusqu’au bout le doute sur les cibles, chaque entité devrait logiquement choisir de jouer profil bas.

D’abord, vous n’avez rien compris, « ce n’est pas un plan social, c’est une stratégie européenne d’amélioration de la productivité », explique le responsable de Michelin. Il y a surtout une stratégie européenne de distribution de coups de pied dans le cul qu’il est urgent de mettre en oeuvre. Une « part non négligeable » des suppressions de postes serait, nous dit-on, constituée de départs en retraite et de départs naturels. Pas si bête : les licenciements secs, ça se paye cher, très cher même dans le cas de salariés avec une bonne ancienneté. Tandis que des bonnes petites pré-retraites financées par l’Etat, ou encore la bonne vieille recette des démissions provoquées (pardon, des « départs naturels »), ça ne coûte pas un radis.

L’écologiste Yves Cochet, que j’aimais bien du temps où les Verts parlaient encore d’écologie, de développement durable, du temps béni où leur priorité principale n’était pas l’obtention d’une tête de liste pour les prochaines municipales, l’écologiste Yves Cochet, disais-je, a salué l’appel de Lionel Jospin à une mobilisation des salariés et de l’opinion contre les suppressions d’emploi chez Michelin, attitude qu’il a jugée « remarquable pour un Premier ministre » : « Moi, j’aime ce Jospin-là, celui qui finalement est un militant de la gauche plurielle ». Un militant qui aurait simplement oublié qu’il était au pouvoir. Qui aurait oublié qu’un ministre avait le droit, et même le devoir, de prendre certaines décisions.

Mais la plus belle déclaration allait encore une fois nous venir du maire de Redon. Il avait pourtant disparu après les élections, emportant avec lui les quelques décimales qu’avaient daigné lui accorder quelques Français distraits. Il avait honte, le père Madelin ; il se cachait. Mais il n’a pas pu s’empêcher de regarder Jospin à la télé, et il s’est fendu, au nom de Dictature Libérale, d’un magnifique communiqué : « Les Français n’auront pas retrouvé dans les propos du Premier ministre leurs préoccupations quotidiennes : l’insécurité, la hausse des impôts, l’éducation, les gaspillages ».

Que Madelin s’attaque à la hausse des impôts, passe encore, c’est son fonds de commerce. Un fonds de commerce peu ragoûtant, et de surcroît périclitant, où grenouillent des individus aigris « dont la hausse des impôts est la préoccupation quotidienne » (ce qui donne une assez bonne idée de la petitesse de leur vie). Mais qu’il ose la ramener au sujet de l’insécurité, dégâts collatéraux des inégalités qu’il n’est pas mécontent d’avoir contribué à creuser, au sujet de l’éducation, « ces fonctionnaires râleurs qui coûtent si cher au petit entrepreneur », ou encore au sujet des « gaspillages », pas le gaspillage humain, qui est le quotidien de nos vaillantes entreprises, ni celui des ressources de la planète par nos grands groupes industriels, non non, le seul gaspillage du monde qui agace vraiment Madelin, le gaspillage des finances publiques par les humanistes de la main gauche, qu’il ose encore la ramener, disais-je, alors que ce que chacun de nous rejette aujourd’hui, de la mal-bouffe au mal-vivre, c’est précisément les conséquences de l’idéologie navrante et malfaisante véhiculée depuis 20 ans par tous les Madelin du monde, c’est véritablement un comble.

Faut dire, pour le pauvre Madelin, c’est vraiment trop injuste : les socialistes lui ont piqué toutes ses idées. Il faut juste leur reconnaître un certain talent pour les enrober d’un verbiage rose édulcoré.

Pierre Lazuly



Eloge du touriste anglais  4 juillet 1999

Avec toutes leurs fadaises, l’Europe, j’avais fini par ne plus vraiment savoir à quoi ça pouvait bien ressembler. L’Europe, c’était un truc lointain, tentaculaire, qu’il fallait absolument réformer, moderniser. Un machin qu’essayaient de nous vendre, en vain, messieurs Sarkozy et Madelin. Bref, une chose impalpable, un géant irréel dont la monnaie même était censée nous effrayer.

C’était compter sans l’arrivée, pourtant prévisible, du mois de juillet. Et des étranges oiseaux migrateurs qui allaient venir sur nos côtes pour y nicher. L’Europe, je l’ai désormais sous le nez. Sous mes fenêtres. Dans toute sa diversité, sa richesse, son étrangeté. Elle prend la forme incongrue du touriste allemand, du cycliste danois, du promeneur hollandais. Leurs moeurs sont fascinantes. On passerait ses journées à les observer.

Personnellement, j’ai un petit faible pour les Anglais. Je ne sais pas comment ils font, mais même à la plage, ils ne se déshabillent jamais. Ils suent, naturellement, mais ils le font avec élégance. Trempés jusqu’à leurs chaussettes blanches. Ils ne les quittent jamais. C’est à ce détail-là que l’on sait qu’ils sont anglais. Ils ont déplié deux fauteuils, s’y sont installés (« oh, that’s lovely here ! »). Le mari lit un roman policier, la femme tient le parasol ; toutes les 10 minutes, comme elle fatigue, elle change de bras. Le mari en profite généralement pour changer de page. Telles sont les vacances du touriste anglais. Rien ne peut le perturber. Pas même les hurlements des plagistes hollandais.

On l’aura compris, les Européens sont de petits êtres touchants, drôles et tendres, presque émouvants. On les voit patauger, des heures durant, comme de grands enfants. Ils s’esclaffent dans des langues inconnues, vocifèrent dans des langues qui le sont un peu plus, vous demandent leur chemin avec un authentique accent anglais. Ils vous donnent un peu de leurs vacances ; c’est un plaisir de les renseigner.

Naturellement, il leur fallait une monnaie. Le plus stupide des restaurateurs de la côte (et Dieu sait si il l’est) aurait très bien pu être l’inventeur de l’euro. Il suffit de voir un père de famille hollandais aux prises avec un individu qui lui présente une note en francs français pour comprendre que l’euro était une nécessité. Un authentique progrès. On comprend mal, par contre, pourquoi la Commission Européenne s’est mise ensuite à dérailler. Comment en est-elle venue à décider qu’il fallait mettre tous ces braves gens en concurrence. Qu’il fallait tout privatiser. Il n’y a qu’à les voir, jouer avec leurs seaux et leurs pelles : ils n’ont manifestement pas envie d’être des entrepreneurs, de « conquérir des parts de marché » ; ils n’ont pas la moindre envie d’exporter. Ils ne rêvent que de vivre peinard, de manger des crêpes et de voyager avec leur dulcinée.

Alors ils observent d’un air inquiet les touristes anglais. Il n’y a, parmi eux, quasiment que des retraités. C’est une triste particularité anglo-saxonne : il semble bien que seules les personnes âgées aient suffisamment de temps et d’argent pour voyager. Les autres n’ont que la flexibilité, et le sans-fil à la patte toute l’année. Quand ils arrivent à s’échapper, le travail les a déjà beaucoup trop abîmé. J’ai aperçu une fois un développeur Microsoft qui avait pu s’évader. C’était quelque part aux Açores, et c’était bien triste à voir, cette créature toute frêle, toute blanche, avec son regard triste de périphérique débranché, que seul venait égayer un tee-shirt rose orné du logo Microsoft. Alors, les Européens se disent que l’Europe, ce serait mieux si ça pouvait ne pas suivre bêtement le triste modèle anglo-saxon. Ils envoient Madelin se rhabiller. Puis ils retournent se baigner.

D’autres, pendant ce temps, s’adonnent au beach-volley. Certains sont des sportifs (ils lisent l’Equipe), les autres ne l’ont jamais été, mais tous s’agitent aussi maladroitement autour de leur nouveau filet. Hélas, à 18h, comme un seul homme, les sportifs doivent abandonner ceux qui ne le sont pas. Pour aller voir le match de basket à la télé. C’est comme ça, les sportifs : pendant que les autres, ceux qui n’aiment pas le football, plongent et replongent, les vrais sportifs s’abreuvent de houblon devant un pauvre match de basket. Avant de se vautrer devant le Tour de France. « On a perdu ! », ronchonnent-ils. Ceux qui sont restés sur la plage ont quant à eux la nette impression d’avoir gagné.

Pierre Lazuly



Donne les os au lapin !  7 juin 1999

J’en suis resté sur le derrière. On interrogeait Jean Glavany sur France Inter. C’était dans le journal de 18h, jeudi dernier, mais j’ai réussi à l’enregistrer et le retranscrire un peu plus tard dans la soirée. Devant la multiplication des scandales mettant en cause des farines animales, on demandait au ministre s’il n’était pas grand temps d’interdire complètement leur utilisation. Voici sa réponse. Et que je sois transformé en député RPR si j’en ai changé un seul mot : « Si on ne consomme plus les farines animales dans les élevages, qu’est-ce qu’on fera de ces sous-produits animaux, les carcasses, les graisses, les peaux, les chairs, qui sont à la porte des abattoirs ? On les incinèrera. Ça coûtera de l’argent, ça polluera, et il faut mesurer toutes ces conséquences ». C’est pourquoi il est préférable de les donner à manger aux poules et aux poissons. C’est le bon sens même : ça ne coûte rien (au contraire !) et ça ne pollue pas.

Sauf bien sûr les poules et les poissons. Eux, ça les pollue drôlement. Mais tant que ça n’empêche pas de les vendre, le ministre de l’Agriculture est content. Les vaches (surtout les britanniques) deviennent hystériques ; les poulets belges (mais seulement les belges) digèrent mal les mélanges d’abats de boeuf et d’huile mécanique. Les oeufs deviennent suspects ; les omelettes prennent même une jolie teinte irisée. Demain, on apprendra que les lapins espagnols (mais seulement les espagnols) digèrent mal la carcasse de vache au caoutchouc. Il faudra en inventer de nouveaux, plus performants. Des lapins transgéniques, qui adoreront le caoutchouc.

Qu’importe, le consommateur doit rester confiant. « Il ne faut pas céder à la psychose, car ce sont des secteurs entiers de notre économie qui sont en jeu », expliquait quelques jours auparavant le même Jean Glavany. Ce qui résume assez bien la chose. Les empoisonnements d’aujourd’hui sont les emplois de demain. (On dirait du Madelin).

Mais Jean Glavany, décidément très en forme, continuait toujours son monologue sur France Inter : « Deuxièmement, si on ne donne plus ça à manger aux élevages, qu’est-ce qu’ils vont manger à la place ? Des protéines américaines dont les pluparts (sic) sont des organismes génétiquement modifiés. C’est pas si simple à décider ».

Et moi qui m’imaginais qu’en Europe, on savait encore cultiver ! Que l’on pouvait, si on en avait la volonté, nourrir les élevages avec nos propres fourrages. Il paraît qu’à une époque pas si lointaine, on le faisait. De bonnes vieilles protéines, génétiquement intactes. Il paraît même qu’à l’époque, on prétendait que le lapin était herbivore, que les poissons ne mangeaient pas dans la nature des résidus de cochon. Depuis, la science a évidemment prouvé le contraire. Anéanti ces préjugés. Le saumon d’élevage (ce qui relève déjà du pléonasme), est gavé d’antibiotiques. On implante, pour le moment à titre expérimental, des gènes antigel pour faire vivre (et donc pêcher) certains poissons en dehors de leurs eaux habituelles. Tant qu’à produire des poissons transgéniques, autant leur donner à bouffer nos vieilles piles électriques. Broyées avec du boeuf et des antibiotiques.

En attendant, dans le flot des dépêches "Société", c’est un véritable festival. Chaque pays y va de sa mesurette, de sa mise sous séquestre de quelques tonnes de produits belges. La Commission européenne se fâche contre la France et les Pays-Bas, « prévenus dès début mai de la contamination des farines animales par la dioxine cancérigène », et qui ne l’ont pas prévenue. Et la Belgique s’enfonce dans une belle crise politico-économique. Pauvre Belgique ! Et pour ne rien arranger, « la Flandre est la région du monde la plus polluée par les émissions de gaz ammoniac à cause de la concentration des exploitations agricoles et des élevages », selon une enquête de l’Institut flamand de recherche technologique qui tombe à pic.

J’ajoute, pour être tout-à-fait complet, que les autorités américaines ont décidé jeudi de bloquer temporairement les entrées de viandes de poulet et de porc en provenance de l’Union européenne. On n’est jamais trop prudent. Pendant ce temps, Washington et Ottawa réclament toujours 253 millions de dollars de sanctions contre l’Union européenne qui persiste toujours dans son refus de lever un embargo de plus de dix ans sur leur viande de boeufs élevés aux hormones. Les Européens, eux, n’ont manifestement pas le droit d’être prudents.

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
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