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Cloneries
2 janvier 2003
Je n’avais pas voulu y croire, au départ, à cette histoire de clonage humain des Raëliens. Je suis un peu comme Saint-Thomas : je ne crois que ce que je vois, et je refusais d’admettre la naissance de ce bébé cloné tant qu’on ne me l’aurait pas prouvée par A+B. Hélas, il a bien fallu que je me rende à l’évidence : les clones étaient déjà arrivés en France. Si j’en crois les informations publiées hier par Le Monde, l’AFP et Reuters, Nicolas Sarkozy aurait en effet été observé, pour la seule nuit de la Saint-Sylvestre, au Ministère de l’Intérieur (place Beauvau), mais aussi place de l’Etoile et sur les Champs-Elysées, au commissariat du XIXème arrondissement, à la caserne des pompiers de la place Champerret (dans le XVIIème arrondissement), en compagnie d’une compagnie de CRS dans le quartier sensible des Tarterêts à Corbeil-Essonnes, à la direction départementale de la sécurité publique d’Evry, au siège de l’état-major des sapeurs-pompiers de Paris, ainsi qu’à la brigade territoriale de gendarmerie de Fleury-Merogis (assis sur un bureau, évoquant les souliers des nouveaux uniformes - ce que n’a pas manqué de rapporter Le Monde dans son ineffable « Il est 3 heures du matin en 2003, et Nicolas Sarkozy est "toujours là" »). Inutile de vous dire que si un meurtre avait été commis cette nuit-là, il aurait été bien en peine de faire avaler aux enquêteurs la crédibilité d’un tel alibi : jamais un être humain n’avait jusque là fréquenté autant d’endroits en une seule nuit. Non, vraiment, tout esprit cartésien se sera rendu à l’évidence : il ne pouvait s’agir que de clones du ministre, qui s’étaient partagé équitablement « le terrain » d’Ile-de-France. Après tout, les gendarmes en carton-pâte que l’on disséminait le long des routes de France n’avaient-ils pas fait leurs preuves ? Démultiplier les ministres médiatiques n’en était que le prolongement logique. Je sais ce que vous allez me dire : ce n’était peut-être que des sosies. Moi-même j’ai eu un doute : c’est vrai qu’on ne parlait jusque là que de clones de bébés et qu’un Sarkozy en lingette aurait sans doute été d’une moindre efficacité. J’étais donc des plus sceptiques, mais une interview du gourou Raël, donnée à Libération l’an dernier, m’a sérieusement fait douter : « Quand j’étais chez les Elohim (les extraterrestres qui l’auraient enlevé, ndlr), ils m’ont montré comment on pouvait cloner des adultes, grâce à un processus de croissance accélérée ». Tout le monde s’en doutait : cloner des bébés, ça n’avait pas grand intérêt ; c’était tout juste bon à alimenter les journaux désoeuvrés. Mais cloner des adultes, ça, c’était inespéré : on pourrait bientôt démultiplier la même vedette sur plusieurs chaînes de télé et envoyer le même homme politique sur des tas de terrains en même temps ! Pour en savoir un peu plus, je me suis rendu dans une discrète PME du Poitou, spécialiste en clonage d’hommes de terrain, dont le directeur général a bien voulu répondre à mes questions en surveillant l’imposant aquarium où une vingtaine de Roselyne Bachelot se trouvaient apparemment en phase de croissance accélérée. Alors que je m’étonnais de voir autant de clones d’une ministre qui n’était peut-être pas la plus indispensable, mon interlocuteur m’a tranquillement expliqué : « Vous n’étiez pas au courant que des galettes du Prestige avaient fait leur apparition sur les plages du Pays Basque et atteindraient bientôt l’estuaire de la Gironde ? La voilà, la raison ! Vous savez très bien que ce que l’on a reproché à Dominique Voynet, ce n’est pas son travail de ministre : c’est de ne pas s’être rendue sur place après la catastrophe de l’Erika. Eh bien là, croyez-moi, des ministres de l’écologie, vous en aurez sur toutes les plages du Sud-Ouest ! ». J’objectais que la science n’était peut-être pas encore parfaitement au point, et que, peut-être, les clones de ministres pourraient être à l’origine de gaffes plus importantes encore que celles des ministres authentiques. Jean-Paul Renard, spécialiste du clonage animal à l’Institut national de la recherche agronomique, ne venait-il pas de déclarer dans Libé : « Pour trois ou quatre clones qui vont naître, il y aura 30 à 40% d’anormaux, un risque inacceptable en médecine ! ». Mon interlocuteur souriait toujours. « Certains ont quelques difficultés à maîtriser la langue qui doit être celle d’un ministre, c’est vrai », admit-il, « c’est d’ailleurs ce qui explique que vous ayez lu jeudi dans Le Monde une Roselyne Bachelot déclarer que "cette merde qu’est la marée noire, quand on n’a pas les mains dedans, on ne peut pas comprendre ce que c’est". C’est le principal défaut de nos clones, à l’heure actuelle, ils s’expriment parfois comme des charretiers ». J’étais tout de même assez impressionné. « Mais, d’un point de vue physique, la ressemblance est toujours à ce point parfaite ? ». La question avait l’air de l’embarrasser un peu. « Pas toujours, hélas, mais certains de nos produits imparfaits parviennent tout de même à trouver des débouchés sur le marché. Comme ce clone imparfait du ministre de l’Intérieur, qui ne pouvait décemment pas faire illusion dans les commissariats : on l’a prénommé Guillaume et il fait désormais une brillante carrière en tant que vice-président du Medef. Vous savez, celui qui déclarait récemment être un patron "fier de délocaliser". Il ne délocalise pas les sans-papiers, c’est sûr, mais l’essentiel de l’esprit lui est quand même resté ». Avant de prendre congé, j’ai voulu savoir quelles perspectives il voyait pour son entreprise. « La décentralisation, vous connaissez ? Pour nous, c’est du pain bénit ! Vous verrez, l’an prochain, les trois malheureux Sarkozy qui se partageaient l’Ile-de-France, ils auront fait des petits. On nous en a déjà commandé deux rien que pour Strasbourg ! Des ministres décentralisés, il y en aura partout : au moindre fait divers, vous les verrez débarquer près de chez vous. Et croyez-moi, ça ne coûte pas très cher à produire, comparé aux bénéfices escomptés ! Mais pour notre entreprise, bien sûr, la première priorité, c’est de rester discret : je ne vous ai répondu que parce que vous avez une audience confidentielle, mais c’est déjà à la limite de la faute professionnelle ». Je le remerciai vivement pour ses confidences - belle exclusivité pour la reprise des chroniques - et repris ma route à travers les marais poitevins. Une radio locale diffusait la voix d’un Jean-Pierre Raffarin, mais lequel ? « Je dis aux jeunes : la fête, c’est la vie. La vie, c’est ton visage ! », expliquait-il dans une logique de clone, avant de conclure : « L’alcool accélère la vitesse ». Finalement, en les écoutant, c’était assez facile de les reconnaître. Pierre Lazuly
Les déplacements de Nicolas Sarkozy, les
citations de Libé (édition du 28/12/02) et du Monde (édition du
02/01/03), ainsi que les déclarations de Roselyne Bachelot et de
Jean-Pierre Raffarin sont rigoureusement authentiques. Les propos de
« l’entrepreneur poitevin » ont (presque) été recueillis par le Menteur.
Y en avait ras le capuchon de s’faire refi- Je ne voudrais pas donner l’impression du type qui passe son temps à se lamenter, mais là, je vous jure, je suis vraiment désespéré. Je pensais pourtant avoir trouvé une parade radicale contre la mal-bouffe. Une sorte de principe de précaution personnel, si vous voulez : le boeuf, même estampillé viande française, j’avais laissé tomber. C’est peut-être complètement idiot, mais je me disais que si j’avais sans arrêt des prions farceurs à me courir dans le crâne et me tripatouiller les neurones, j’aurais assurément le plus grand mal à me concentrer ; les chroniques y perdraient vite en qualité. Du coup, j’avais carrément arrêté d’en manger. (De la viande de boeuf, pas des chroniques). Je ne mangeais pas plus mal, notez ; l’océan était redevenu mon principal garde-manger. Du bon poisson bien frais. Et pas de ces infâmes saumons d’élevage colorés au sang de boeuf, hein, du vrai poisson de par chez moi, pêché par moi. Et quand je suis bredouille, ma foi je mange des nouilles. Confidence pour confidence, c’est même un excellent atout pour séduire les demoiselles - c’est romantique à souhait. (Le poisson pêché et cuisiné soi-même, pas les nouilles, voyons, suivez). Qui ne fondrait devant un bar amoureusement cuisiné, devant un plateau d’araignées fraîchement pêchées, devant de divines coquilles péniblement ramassées ? Forcément, maintenant, ça va drôlement moins bien marcher. « Qu’est-ce que tu m’as préparé ? », me demandera-t-elle, alléchée. Et moi, tout penaud, avec mon vieux poly de chimie défraîchi, je ferai de mon mieux pour continuer vaille que vaille à cuisiner. Dépolymériser le poisson à l’acide avant de le faire revenir dans un éther-oxyde au beurre blanc. Laisser baigner les araignées dans une solution azotée pour les ressusciter, faire mariner les ormeaux dans du trichloréthylène au moins trois heures avant de les consommer. Mais c’est comme les tomates sans goût, vous verrez, on s’y fait. Les restaurateurs de la côte revoient déjà à la va-vite tous leurs menus gastronomiques. Je ne crois pas trahir un secret d’Etat en vous annonçant que vous trouverez à la carte, dès les fêtes de fin d’année, un délicieux « benzoate de Saint-Jacques », qu’accompagnera divinement un Sancerre « millésime Erika ». Après ça, ma foi, je vous conseille notre « styrène de bar au beurre blanc », très demandé cette année. A moins que vous ne vous laissiez tenter par notre « suprême éthyl-cétone de rouget » ? Tout est nickel y a rien à r’voir faut surtout pas J’aime beaucoup les porte-parole de compagnies pétrolières. Leur naïveté est émouvante. Le chimiquier (vous avez vu, on a tous appris un nouveau mot cette année) contenait donc, nous dit-on, 6.000 tonnes de produits chimiques dont 4.000 de styrène, « un produit insoluble dans l’eau, très toxique, très corrosif et explosif. » Mais si l’on en croit la compagnie Exxon, il n’y a vraiment pas lieu de s’inquiéter : « Selon le porte-parole d’Exxon à Londres, aucun de ces produits n’est dangereux en cas de fuite, car ils s’évaporeraient dans l’air ou se dissoudraient dans l’eau. » C’est dire si ils sont bien éduqués, leurs déchets. Ils savent se dissoudre dans l’eau et même s’évaporer dans l’atmosphère ! Vraiment, je ne vois pas ce qu’on pourrait leur reprocher. Faut circuler y a rien à voir faites nous confiance Ceci dit, c’est vrai que lorsqu’il s’évapore, le styrène bien éduqué, il vaut mieux quand même ne pas se trouver à ses côtés. Ce n’est plus le porte-bouffonneries d’Exxon qui parle, ce sont les scientifiques : « Sous forme gazeuse, le styrène provoque une irritation des muqueuses et des maux de tête, voire des vomissements, mais il est aisément détectable, ayant une odeur même à très faible concentration (0,5 partie par million). S’il était transporté par les vents, une fraction pourrait arriver en moins de quelques heures au dessus du Cotentin. » Mais là encore, c’est vraiment pas la peine de s’inquiéter. Les nuages aussi sont bien éduqués. Depuis Tchernobyl, ils savent bien qu’ils ne peuvent plus passer les frontières de l’Etat français sans montrer leurs papiers. Lionel Jospin sera là en personne, sur le quai, pour accueillir d’un air sévère le moindre nuage de styrène mal informé : « Monsieur le nuage toxique, vous ne passerez pas. Le Cotentin n’est pas une zone de non-droit. » Alors le nuage, impressionné, ne pourra faire autrement que de le contourner. Alors votez pour nos partis et sans surprise Pendant ce temps, par quelque 100 mètres de fond, « la partie du styrène qui resterait dans l’eau se dégraderait par étapes par oxydation. [...] Le produit serait en partie ingéré par des bactéries et transformé en phényle par exemple. Il se dégraderait aussi en polymères et apparaîtrait à la surface de l’eau en filaments plastiques qui flotteraient et se disperseraient. Cette partie du produit n’est pas toxique pour l’écosystème et ne s’accumule pas dans les poissons, les coquillages et les crustacés mais elle leur donnerait un goût désagréable même à très faible concentration. » Et un poisson au « goût désagréable », ça suffit généralement à décourager toutes les criées. « Nous, on doit reprendre la mer demain », déclarait à l’AFP Guy Loir, un marin-pêcheur normand. « C’est un produit incolore, donc je sais pas comment ils vont le récupérer. On ne peut quand même pas pêcher de la merde pour la vendre aux gens ». Pas d’états d’âme, mon grand, y a bien longtemps qu’on cultive et élève de la merde pour la vendre aux gens, la pêche ne pouvait pas résister bien longtemps. C’est nous les rois de la conso et de l’outrance Pierre Lazuly
La chanson des Têtes Raides qui rythme cette chronique, « Patalo », est extraite de leur dernier album, « Gratte poil ».
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© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
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