Sommaire
Accueil Les chroniques Les cahiers Le blog menteur.com
Retour a l'accueil

Retour au sommaire Les chroniques Les cahiers Le blog Retour au sommaire

dossier
Privatisations
(toutes les chroniques rattachées à ce mot-clé)

Privatisations


[toutes les chroniques]

Les chroniques sont aussi expédiées gratuitement par courrier électronique. Pour les recevoir, entrez simplement votre e-mail :

Les dernières chroniques
Tirs au but (Juillet 2006)
Période d’essai (Août 2005)
L’effet papillon (Juillet 2005)
Un air de déjà vu (Juillet 2005)
Regagner la ville (Novembre 2003)

Tous les mots-clés
Chirac
Clonage humain
Décentralisation
Ernest-Antoine Seillière
Guerre
Irak
Jean Glavany
Jean-François Mattéi
Jean-Marc Sylvestre
Jean-Marie Messier
Jean-Pierre Gaillard
Jospin
Kosovo
Licenciements
Madelin
Marée noire
Michel Drucker
Privatisations
Raffarin
Retraites
Roselyne Bachelot
Sarkozy
Start-up
Télévision
Vache folle
Web indépendant

  Quand La Poste innove...
...le timbre augmente et le courrier ralentit  25 février 2003

L’information vous aura sans doute à peine effleuré : le prix du timbre passera de 0,46 euro à 0,50 euro à compter du 1er juin prochain. Après tout, ce n’est là qu’une augmentation parmi tant d’autres : 9 % de plus, certes, ça n’est pas rien, mais les médias rappelaient bien qu’il ne s’agissait là que d’un rattrapage, le prix du timbre étant resté inchangé depuis 1996. L’impact de cette augmentation serait d’ailleurs très faible pour les particuliers, nous assurait La Poste : moins de 3 euros par an, la consommation moyenne annuelle postale d’un foyer étant inférieure à 26 euros.

A lire Le Figaro, on croyait même que cette contribution dérisoire nous conduirait tout droit au pays fabuleux des clients heureux : « En contrepartie de ce coup de pouce du gouvernement, La Poste s’est engagée à investir dans la modernisation du pôle courrier (59 % de l’activité), à commencer par l’automatisation de ses 130 centres de tri. Elle s’est en effet fixé comme objectif de distribuer dès cette année 80 % (77 % en 2001) des lettres le lendemain du jour où elles ont été postées. L’établissement vise aussi un taux de distribution de 95 % le surlendemain. Dès 2004, La Poste prévoit de mettre en service à Gonesse (Val-d’Oise) le centre de tri "le plus moderne d’Europe". » [1]. Ce qu’on ne vous a pas dit, c’est que votre courrier à vous s’en trouverait en revanche ralenti.

Je vous entends déjà protester : comment diable, avec le centre de tri « le plus moderne d’Europe », ma tendre correspondance pourrait-elle être ralentie ? C’est mon facteur qui a vendu la mèche, fin décembre, quand il m’a apporté le traditionnel calendrier du postier. (Il faut dire que depuis les 35 heures je ne le voyais plus. Avant, comme tout un chacun, j’avais mon courrier le midi. Depuis, on lui inflige des tournées impossibles, il passe entre 15 et 16h, même le samedi ; il sera bientôt privatisable, comme il dit).

Les plus gros seront les mieux servis

C’est lui qui m’a expliqué pourquoi les courriers des charmantes mettaient désormais souvent plusieurs jours pour me parvenir alors que ceux de la Société Générale ou de la Camif étaient toujours aussi rapides. Pour anticiper la prochaine libéralisation du courrier, La Poste a en effet lancé « Tem’Post », une nouvelle gamme de services en direction de ses plus gros clients : dans cette perspective concurrentielle, priorité est donnée au « courrier industriel ». Ses principaux clients - facturiers, banques, assurances, vépécistes, publiposteurs, etc. - bénéficient non seulement de tarifs attractifs (de 4 à 36 % de réduction selon le volume) mais surtout - c’est la grande nouveauté - de garanties de délais sous peine de remboursement partiel par La Poste. Ces courriers, si importants pour vous chers clients, bénéficient de ce fait d’un processus de traitement spécifique tout au long de la chaîne d’acheminement et de distribution ; votre correspondance personnelle ne mérite évidemment pas les mêmes égards.

Pour justifier ce traitement différencié, les arguments ne manquent pas : les « grands déposants » - ces 260 000 entreprises qui disposent de leur propre machine à affranchir - représentent à elles seules 90 % de l’activité courrier. Le « courrier industriel », celui de ses 5000 plus gros clients, représente à lui seul 30 % du chiffre d’affaires courrier ; les dix clients principaux, 15 %. Dès l’ouverture à la concurrence, ils seront susceptibles d’être démarchés par d’autres opérateurs postaux : c’est donc ces grands comptes que La Poste se doit de privilégier, de la même manière qu’EDF consent d’importantes remises aux plus grandes entreprises.

Evidemment, La Poste s’étant engagée par contrat à des remboursements substantiels quand la qualité de service promise n’a pas été assurée, elle se doit d’accorder une priorité absolue à ces flux. Quitte à instaurer pour cela une distribution à deux vitesses : « afin de traiter ces volumes de façon accélérée, [le courrier industriel] empruntera un réseau partiellement dédié à ce type de courrier, le fameux réseau B, mis en place après les grèves de 1995 » [2]. Vous pouvez donc être rassurés : même en cas de grève, il y aura toujours des intérimaires pour assurer la continuité du réseau B et vous faire parvenir à temps vos factures ; seule votre correspondance, sans importance, sera « prise en otage ». Les propositions alléchantes des marchands ne sont-elles pas plus importantes que les lettres des charmantes ?

« On ne distingue plus entre les lettres qu’entre les plis urgents et plis dits « non urgents ». C’est une hypocrisie de La Poste. Seul l’expéditeur peut savoir si son pli est urgent ou non. La Poste n’aurait le droit de parler que de plis acheminés à la vitesse normale et de plis qu’elle traite au ralenti. On comprendrait, avec un tel langage, qu’elle demande des prix différents. Mais qu’elle s’arroge le droit de juger de l’urgence des plis, c’est un trait de mépris du public ; l’urgence ne dépend pas du prix qu’elle fait payer. Agir comme elle le fait, c’est dire à ses clients : les lettres du riche sont urgentes, les lettres du pauvre ne le sont pas. Où est là-dedans la démocratie ? Et c’est pourquoi, sur les timbres nouveaux, la République est toute petite, presque honteuse, indiscernable, effacée derrière le gros prix. »
(Alexandre Vialatte, « L’éléphant est irréfutable »)

A l’époque, Vialatte ne s’offusquait pourtant que de l’apparition des fameux timbres rouges et verts ; les particuliers pouvaient encore s’offrir à moindre frais un traitement prioritaire. Depuis, La Poste a encore innové : vous pouvez toujours coller un timbre rouge sur vos déclarations d’amour, elles parviendront moins vite à leur destinataire que les courriers de La Redoute, qui aura payé 40 % moins cher. C’est ce qui s’appelle de la péréquation tarifaire à l’envers.

Du service public au service universel

Alain se souvient pourtant encore des performances remarquables du tandem SNCF-La Poste, en 1959 : « Quand j’écrivais à ma future épouse, j’habitais un petit patelin - Saint Just-en-Chaussée (Oise) - situé à environ 80 km au nord de Paris sur la ligne de chemin de fer Paris-Amiens. Ma charmante habitait au Mans (Sarthe). Je lui écrivais chaque jour une lettre enflammée que j’allais poster le soir, non pas au bureau de poste (fermé depuis plusieurs heures), mais à la gare de chemin de fer de la S.N.C.F. (autre véritable service public à l’époque). En effet, jusqu’à 22 heures, on pouvait confier sa lettre à un employé de la gare qui la compostait et qui la faisait partir par le dernier train pour Paris. Immanquablement, ma charmante la recevait au Mans le lendemain matin ! Comment cette rapidité était-elle permise ? Simplement parce que le courrier était acheminé par chemin de fer, dans des wagons postaux où des employés mettaient à profit le temps de trajet pour trier le courrier. ». On n’ose imaginer la tête que ferait un cheminot aujourd’hui si on venait lui confier une missive romantique au nom de la complémentarité du service public...

D’aucuns objecteront que le volume de courrier à traiter était beaucoup plus faible qu’aujourd’hui. C’est vrai, mais il est vrai aussi qu’à l’époque, 95% du courrier ne partait pas immédiatement à la poubelle. Faire payer demi-tarif à ceux qui nous abreuvent de propositions commerciales n’est sans doute pas la meilleure façon de lutter contre cet invraisemblable gâchis de papier... et de gasoil.

Ce service public-là a vécu : on ne parle plus désormais que de « service universel », sorte de service minimal imposé à l’opérateur historique. La Poste nous l’affirme, la main sur le coeur : « il est assuré dans le respect des principes d’égalité, de continuité et d’adaptabilité en recherchant la meilleure efficacité économique et sociale. Il garantit à tous les usagers, de manière permanente et sur l’ensemble du territoire national, des services postaux répondant à des normes de qualité déterminées ».

Si le principe d’égalité, on l’a vu, est assez curieusement interprété, l’efficacité économique, elle, n’a pas été oubliée. Depuis déjà plusieurs années, La Poste s’est en effet engagée dans un « ambitieux » programme de réduction des coûts : suppression de dizaines de centres de tris sur le territoire au profit de centres régionaux ultra-mécanisés (ça crée des emplois), mais aussi un « schéma directeur du transport » privilégiant le transport le plus écologique : par la route.

Un système aberrant

Fin 2000, elle supprimait le dernier train postal de l’Hexagone, qui reliait encore Paris à Besançon. En remplacement, « il est prévu que cinq à sept poids lourds quittent chaque jour le tri postal de Paris XII (gare de Lyon) pour rejoindre tous les départements francs-comtois ainsi que le Haut-Rhin et que, parallèlement, d’autres partent des centres du Bourget, de Chilly-Mazarin ou d’Orly pour ces mêmes directions » [3]. Après l’abandon progressif du train, c’est désormais celui de l’avion. « La Poste veut limiter le recours à l’avion en utilisant la route pour les distances inférieures à 500 km », nous apprend SUD PTT [4]. « Le transfert sur la route s’accompagne aussi de la fin du J+1 pour beaucoup de départements. La suppression d’un avion sur Toulouse et Bordeaux et celui de Poitiers fait que tout le courrier Poitou-Charentes sera acheminé par la route ».

C’est donc en grande majorité des camions qui, contribuant à la pollution, acheminent vers les centres de tris ces tonnes de prospectus publicitaires qui rejoindront quelques temps plus tard la décharge dans un autre camion. Et le plus aberrant, c’est que la disparition des petits centres de tris au profit des seuls centres régionaux ne fera qu’allonger les trajets : un courrier destiné à une localité voisine devra obligatoirement passer par la capitale régionale et n’y parviendra plus forcément le lendemain.

« On n’ose plus donner de date »

Il y a dix ans, on pouvait encore trouver dans la plupart des bureaux de Poste une carte indiquant tous les départements desservis à « J+1 ». Vous ne la trouverez plus. « Maintenant, quand les gens nous posent la question, on n’ose plus donner de date », me confiait une employée de La Poste. Le « J+1 » jusque là consenti aux particuliers n’est pas rentable ; le seul impératif, dicté par les grandes comptes, c’est un « J+2 » ou un « J+4 » garanti au moindre coût. Le courrier de l’usager moyen mettra le temps qu’il faudra ; on ne lui a rien garanti, à celui-là. Ce que SUD PTT caricaturait sous la forme d’une boîte à lettres sur laquelle on pouvait lire : « Heures des levées : entreprises, 24h/24, 7j/7 ; particuliers, tous les 29 février ».

Les « normes de qualité de service » souscrites par La Poste au titre du service universel ne sont à ce sujet pas franchement contraignantes : 80% de lettres à J+1, et 5% de lettres au-delà de J+2 (sans limite pour cet « au-delà »). On voit par là que si le courrier des citadins permet de tenir l’objectif des 95% distribués à J+2, on pourra éventuellement prendre son temps pour le courrier des bouseux et attendre la prochaine facture EDF pour leur remettre la lettre de leur copine.

« Payez, vous serez considérés »

Mais je suis mauvaise langue : la solution existe, La Poste en fait d’ailleurs la publicité sur ses nouvelles affiches. « Mieux vaut savoir quand votre courrier arrive », peut-on lire sur l’une d’entre elles, illustrée par la photo d’un amoureux venu poster deux lettres à sa charmante. Pour lui, La Poste a en effet créé un service adapté : « le service lettre suivie ».

Pour 0,91 euro de plus (pour le prix de 3 timbres, donc), vous pouvez vous aussi « bénéficier » de ce nouveau service, grâce auquel « votre courrier se distingue et valorise le destinataire (sic) ». C’est apparemment le prix à payer, désormais, pour échapper aux délais incertains réservés aux manants.

Pierre Lazuly

Lire également l’enquête de Gilles Balbastre, « A La Poste aussi, les agents doivent penser en termes de marché », Le Monde diplomatique, octobre 2002.


[1] Le Figaro, « Le timbre coûtera 50 centimes en juin », 14 février 2003.

[2] E-Marketing, « Avec Tem’Post, La Poste garantit les délais », 1er octobre 2002.

[3] L’Humanité, « Pourquoi le courrier ne prendrait-il plus le train ? », 10 octobre 2000, et « Mobilisation pour sauver le transport du courrier par le rail », 23 novembre 2000.

[4] L’inSudmersible, décembre 2002.



Réussites techniques
(chronique des privatisations heureuses)  11 janvier 2001

On n’en croyait pas ses yeux, lundi, en lisant les deux articles de Libé consacrés aux effets néfastes des privatisations dans les pays anglo-saxons : « Amateurs du tout-privé, welcome ! En Californie, les habitants risquent d’être plongés dans le noir une heure chaque jour. En Grande-Bretagne, ce sont les trains qui pâtissent de la mauvaise gestion des opérateurs privés. Dans ces deux régions du monde, la privatisation avait été prônée au nom d’une plus grande efficacité... ».

Il faut dire que la situation est plutôt grave. La crise de l’électricité fait rage dans la Silicon Valley : « Black-out tournant : c’est la menace qui guette la Californie », annonçait le premier article  [1] « Dès cette semaine, aux heures de pointe (entre 16 et 19 heures ), quand les magasins sont encore ouverts, que les Californiens dînent, regardent la télé et surfent sur le Net, les compagnies d’électricité risquent de couper le courant pendant une heure, à tour de rôle, quartier après quartier. La situation évoque plus un pays en développement que la contrée de la Silicon Valley ! ». Le second article était consacré à la situation catastrophique du transport ferroviaire en Angleterre : « Notre système de transport est en ruine, c’est vraiment le tiers-monde », se lamentait un homme d’affaire anglais en attendant désespérément sur un quai londonien que l’on trouve un conducteur à son train [2]. Notre libéralisation chérie aurait-elle des ratés ?

C’est pourtant le même Libération qui, le 27 décembre dernier, se félicitait ouvertement des dernières libéralisations en dressant le bilan de la présidence française de l’Union Européenne. « Malgré des réussites techniques, ce semestre restera un fiasco politique », résumait le correspondant permanent du journal à Bruxelles, Jean Quatremer [3]. Le fiasco politique, encore, on voyait bien : l’échec du traité de Nice, il n’y avait guère que le Grand Abracadabrantesque pour « ne pas y croire ». Mais les « réussites techniques », c’était une excellente idée de nous les rappeler, on les avait presque oubliées.

Quels étaient les bons points « techniques » distribués par Libé ? « Au sein de l’équipe gouvernementale, certains ministres ont tout de même été de vraies bonnes surprises. Jean-Claude Gayssot, le ministre des Transports, a ainsi réussi à boucler trois dossiers difficiles : la libéralisation du transport ferroviaire des marchandises, le premier paquet renforçant la sécurité maritime et, enfin, la directive limitant le temps de travail des routiers. Ou encore Christian Pierret, le ministre de l’Industrie, qui, en dépit de l’échec de la directive sur l’ouverture de la Poste à la concurrence, a réussi à mener à bien la libéralisation totale des télécommunications locales. »

Certes, la libéralisation du transport ferroviaire par un ministre communiste est un « exploit technique » qui méritait d’être salué. Christian Pierret, lui, récolte un « peut mieux faire » : rendez-vous compte, en 6 mois, il n’a réussi à libéraliser que les télécommunications locales, il n’a même pas été capable d’ouvrir la Poste à la concurrence ! Pour un ministre socialiste, une seule libéralisation en 6 mois, c’est assez pitoyable. Ca aurait été une jolie « réussite technique », pourtant, de libéraliser la Poste. Libé l’aurait saluée dignement, soyons-en sûrs. On allait pouvoir, grâce à la concurrence, envoyer des courriers à la Défense pour 80 centimes ! (Et tant pis si le facteur, pour être rentable, ne pouvait plus venir que deux fois par semaine amener le courrier à votre grand-mère dans le Cantal).

J’aime beaucoup les « dossiers techniques ». L’élargissement de l’Union, son mode de fonctionnement, tout ça c’est estampillé « politique », c’est bon pour le débat public. La libéralisation du transport ferroviaire, l’ouverture à la concurrence de la Poste, c’est pas politique du tout. Circulez, y a rien à voir, c’est un dossier technique, on règle ça entre experts. Quand le ministre (de gauche) arrive à faire avaler la libéralisation, c’est une « réussite technique ». Et quand les salariés ou les usagers des services publics concernés parviennent à le faire reculer, c’est un « échec technique » sur ce dossier. Et Libé vous donne un mauvais point à la fin de l’année.

Mais le meilleur était pour la fin. Jean Quatremer s’extasiait sur le cas Jean Glavany, « le ministre de l’Agriculture, qui a montré un incontestable talent pour défendre dans un premier temps la non-interdiction des farines animales avant d’en obtenir le bannissement au niveau européen, le tout avec la même fougue. » C’est sûr : réussir à défendre, dans un intervalle de 6 mois et « avec la même fougue », une position et son parfait contraire, ça révèle un « incontestable talent ». Un incontestable talent de guignol.

Et nul doute que Libé, après nous avoir vanté les « réussites techniques » des privatisations socialistes, saura dénoncer « avec la même fougue » leurs funestes conséquences lorsque notre électricité sera rationnée et notre réseau ferré dévasté.

Pierre Lazuly


[1] Annette Lévy-Willard, « Privatisation : le trou noir californien », Libération, 8 janvier 2001.

[2] Agnès-Catherine Poirier, « Le « désastre » du train britannique », Libération, 8 janvier 2001.

[3] Jean Quatremer, « Comment Paris a gâché son mandat européen », Libération, 27 décembre 2000.



Prestige du galimatias  12 janvier 1999

« Sous la pression de sa majorité, le gouvernement reporte la réforme qui visait à alléger fortement la fiscalité sur les stock-options », pouvait-on lire dans Le Monde samedi dernier. « Espérons qu’elle sera définitivement enterrée », concluais-je alors, un peu hâtivement, dans un post-scriptum à la chronique qui lui était consacrée.

C’était compter sans la ténacité de Bercy. Dominique Strauss-Kahn ne s’avoue pas vaincu. (Moi non plus). Il a plus d’un tour dans sa besace : puisque les stock-options font grincer les dents des chroniqueurs en herbe et de la gauche plurielle, il suffit de les rebaptiser « bons de croissance », ni vu ni connu : ces imbéciles de gauche n’y verront que du feu. Il n’y aura donc pas, comme on l’avait redouté, une réduction (pardon : un « assouplissement ») de la fiscalité des stocks-options, mais simplement une décision concertée au sujet des « bons de croissance », « sur la base » de ce qui était inscrit dans le projet de loi Allègre sur l’innovation et la recherche.

La nuance est d’importance. Alors que les stock-options souffrent d’une image ternie, les « bons de croissance » peuvent, selon Bercy, « stabiliser les fonds propres des entreprises », « fidéliser les salariés » et rendre les sociétés « moins vulnérables aux OPA ». Pas moins. C’est le grand avantage de créer un nouveau vocable : on peut en profiter pour le parer de mille et une vertus.

Après tout, lorsque les privatisations ont été remplacées par les « ouvertures de capital », les médias se sont rapidement prêtés au jeu. L’ancien vocable est progressivement tombé en désuétude ; les socialistes ne peuvent donc plus être accusés de privatiser. Désormais, ils ouvrent le capital. C’est tellement plus beau.

Et c’est bien là tout le prestige du galimatias. Comme l’écrivait le regretté Alexandre Vialatte, « nous vivons une époque où l’on se figure qu’on pense dès qu’on emploie un mot nouveau. On ne sait pas le tiers du quart des mots de la langue française et on va en chercher dans des modes prétentieuses qui savent très bien à quoi elles visent en essayant de flatter bassement la clientèle par un jargon de prestige. Tout cela ne serait que ridicule si le prestige du galimatias ne contaminait la pensée. Et alors là, ça devient dangereux. Parler faux, parler mou, parler vague, parler bête, parler obscur, amène, oblige à penser faux, à penser mou, vague, bête, obscur. Met en circulation les idées les plus sottes, les goûts les plus artificiels. Les sentiments s’ensuivent, les moeurs, bref, toute la civilisation ».

Heureusement, il est des ministères plus responsables. Le ministère de l’Agriculture, par exemple, qui a la gentillesse de m’informer que deux autres cas d’encéphalopathie spongiforme bovine - ou maladie de la vache folle - ont été signalés cette semaine, en Vendée et dans l’Orne. C’était ma rubrique : « exigez le label Viande française ».

J’ajouterai pour être tout-à-fait complet qu’un garçonnet de six ans a été retrouvé sur une autoroute allemande, circulant en pleine nuit dans une voiture à pédales. Il était parti « chercher des étoiles ». Le petit prince est revenu sans ses étoiles mais en parfaite santé, accompagné des policiers qui s’apprêtaient à le verbaliser pour défaut d’éclairage. À l’étage, papa et maman dormaient tranquillement.

Pierre Lazuly



Mais oui mais oui, l’ère Kohl est finie  28 septembre 1998

Le social-démocrate Gerhard Schroeder a battu hier le chancelier chrétien-démocrate Helmut Kohl aux législatives allemandes, mettant ainsi fin à 16 années de pouvoir. L’Allemagne devrait donc être dirigée, comme la majorité des pays européens, par une coalition de centre-gauche et appliquer, comme la majorité des pays européens, une politique libérale : la privatisation des services publics et l’ouverture à la concurrence de tout et n’importe quoi.

Il faut dire que Gerhard Schroeder avait axé sa campagne sur le thème de la modernité. Un peu comme la publicité pour le shampoing : « Moi, je vis avec mon temps, le progrès ». C’est un homme pragmatique, nous dit-on. Souriant comme un Blair, travailleur comme un Jospin et de gauche comme un Madelin. On ne saurait être plus moderne.

Sauf peut-être dans l’Ohio. Le débat politique prend là-bas, si j’en crois Reuters, une bien étrange tournure. Le gouverneur de l’Ohio, George Voinovich, vient en effet de lancer la police aux trousses d’un poulet. David Lulkin, 23 ans, est le poulet visé : contre 1.000 dollars par mois, celui-ci se promène, revêtu d’un costume de poulet, dans les meetings électoraux du gouverneur, afin (je cite) « de mettre le gouverneur républicain dans l’embarras et le convaincre de débattre avec sa patronne, la démocrate Mary Boyle ».

Ça vous paraît peut-être idiot, mais c’est d’une intelligence redoutable. La démocrate Mary Boyle peut désormais clamer dans les journaux que le gouverneur gaspille les impôts de ses administrés en affectant la police à la surveillance d’un poulet. Il suffisait d’y penser.

Pendant ce temps, Jean Paul II disait quelque chose d’intelligent. Ça méritait d’être signalé. Le pape a condamné dimanche « le contraste intolérable entre une portion de l’humanité qui jouit de tous les avantages du bien-être et du progrès scientifique, et la masse énorme de ceux qui vivent dans des situations d’indigence extrême ».

La plus belle chose à lire, enfin, en ce lundi matin pluvieux, c’est un court extrait de « Toute une vie bien ratée » de Pierre Autin-Grenier (aux éditions l’Arpenteur) :

« Je rêve que je reste au lit toute la journée et que j’abandonne à la Confédération nationale du patronat français le soin de faire tourner les affaires pour son plaisir personnel et moi, la couette tirée jusqu’aux oreilles, je mijote bien au chaud dans cette atmosphère à la Marcel Proust comme un petit lapin aux framboises se bonifiant à feu doux au creux d’un vieux faitout de cuivre »

Bonne semaine à tous !

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
http://menteur.com