Sommaire
Accueil Les chroniques Les cahiers Le blog menteur.com
Retour a l'accueil

Retour au sommaire Les chroniques Les cahiers Le blog Retour au sommaire

dossier
Roselyne Bachelot
(toutes les chroniques rattachées à ce mot-clé)

Roselyne Bachelot


[toutes les chroniques]

Les chroniques sont aussi expédiées gratuitement par courrier électronique. Pour les recevoir, entrez simplement votre e-mail :

Les dernières chroniques
Tirs au but (Juillet 2006)
Période d’essai (Août 2005)
L’effet papillon (Juillet 2005)
Un air de déjà vu (Juillet 2005)
Regagner la ville (Novembre 2003)

Tous les mots-clés
Chirac
Clonage humain
Décentralisation
Ernest-Antoine Seillière
Guerre
Irak
Jean Glavany
Jean-François Mattéi
Jean-Marc Sylvestre
Jean-Marie Messier
Jean-Pierre Gaillard
Jospin
Kosovo
Licenciements
Madelin
Marée noire
Michel Drucker
Privatisations
Raffarin
Retraites
Roselyne Bachelot
Sarkozy
Start-up
Télévision
Vache folle
Web indépendant

  Cloneries  2 janvier 2003

Je n’avais pas voulu y croire, au départ, à cette histoire de clonage humain des Raëliens. Je suis un peu comme Saint-Thomas : je ne crois que ce que je vois, et je refusais d’admettre la naissance de ce bébé cloné tant qu’on ne me l’aurait pas prouvée par A+B. Hélas, il a bien fallu que je me rende à l’évidence : les clones étaient déjà arrivés en France.

Si j’en crois les informations publiées hier par Le Monde, l’AFP et Reuters, Nicolas Sarkozy aurait en effet été observé, pour la seule nuit de la Saint-Sylvestre, au Ministère de l’Intérieur (place Beauvau), mais aussi place de l’Etoile et sur les Champs-Elysées, au commissariat du XIXème arrondissement, à la caserne des pompiers de la place Champerret (dans le XVIIème arrondissement), en compagnie d’une compagnie de CRS dans le quartier sensible des Tarterêts à Corbeil-Essonnes, à la direction départementale de la sécurité publique d’Evry, au siège de l’état-major des sapeurs-pompiers de Paris, ainsi qu’à la brigade territoriale de gendarmerie de Fleury-Merogis (assis sur un bureau, évoquant les souliers des nouveaux uniformes - ce que n’a pas manqué de rapporter Le Monde dans son ineffable « Il est 3 heures du matin en 2003, et Nicolas Sarkozy est "toujours là" »).

Inutile de vous dire que si un meurtre avait été commis cette nuit-là, il aurait été bien en peine de faire avaler aux enquêteurs la crédibilité d’un tel alibi : jamais un être humain n’avait jusque là fréquenté autant d’endroits en une seule nuit. Non, vraiment, tout esprit cartésien se sera rendu à l’évidence : il ne pouvait s’agir que de clones du ministre, qui s’étaient partagé équitablement « le terrain » d’Ile-de-France. Après tout, les gendarmes en carton-pâte que l’on disséminait le long des routes de France n’avaient-ils pas fait leurs preuves ? Démultiplier les ministres médiatiques n’en était que le prolongement logique.

Je sais ce que vous allez me dire : ce n’était peut-être que des sosies. Moi-même j’ai eu un doute : c’est vrai qu’on ne parlait jusque là que de clones de bébés et qu’un Sarkozy en lingette aurait sans doute été d’une moindre efficacité. J’étais donc des plus sceptiques, mais une interview du gourou Raël, donnée à Libération l’an dernier, m’a sérieusement fait douter : « Quand j’étais chez les Elohim (les extraterrestres qui l’auraient enlevé, ndlr), ils m’ont montré comment on pouvait cloner des adultes, grâce à un processus de croissance accélérée ».

Tout le monde s’en doutait : cloner des bébés, ça n’avait pas grand intérêt ; c’était tout juste bon à alimenter les journaux désoeuvrés. Mais cloner des adultes, ça, c’était inespéré : on pourrait bientôt démultiplier la même vedette sur plusieurs chaînes de télé et envoyer le même homme politique sur des tas de terrains en même temps !

Pour en savoir un peu plus, je me suis rendu dans une discrète PME du Poitou, spécialiste en clonage d’hommes de terrain, dont le directeur général a bien voulu répondre à mes questions en surveillant l’imposant aquarium où une vingtaine de Roselyne Bachelot se trouvaient apparemment en phase de croissance accélérée. Alors que je m’étonnais de voir autant de clones d’une ministre qui n’était peut-être pas la plus indispensable, mon interlocuteur m’a tranquillement expliqué : « Vous n’étiez pas au courant que des galettes du Prestige avaient fait leur apparition sur les plages du Pays Basque et atteindraient bientôt l’estuaire de la Gironde ? La voilà, la raison ! Vous savez très bien que ce que l’on a reproché à Dominique Voynet, ce n’est pas son travail de ministre : c’est de ne pas s’être rendue sur place après la catastrophe de l’Erika. Eh bien là, croyez-moi, des ministres de l’écologie, vous en aurez sur toutes les plages du Sud-Ouest ! ».

J’objectais que la science n’était peut-être pas encore parfaitement au point, et que, peut-être, les clones de ministres pourraient être à l’origine de gaffes plus importantes encore que celles des ministres authentiques. Jean-Paul Renard, spécialiste du clonage animal à l’Institut national de la recherche agronomique, ne venait-il pas de déclarer dans Libé : « Pour trois ou quatre clones qui vont naître, il y aura 30 à 40% d’anormaux, un risque inacceptable en médecine ! ». Mon interlocuteur souriait toujours. « Certains ont quelques difficultés à maîtriser la langue qui doit être celle d’un ministre, c’est vrai », admit-il, « c’est d’ailleurs ce qui explique que vous ayez lu jeudi dans Le Monde une Roselyne Bachelot déclarer que "cette merde qu’est la marée noire, quand on n’a pas les mains dedans, on ne peut pas comprendre ce que c’est". C’est le principal défaut de nos clones, à l’heure actuelle, ils s’expriment parfois comme des charretiers ».

J’étais tout de même assez impressionné. « Mais, d’un point de vue physique, la ressemblance est toujours à ce point parfaite ? ». La question avait l’air de l’embarrasser un peu. « Pas toujours, hélas, mais certains de nos produits imparfaits parviennent tout de même à trouver des débouchés sur le marché. Comme ce clone imparfait du ministre de l’Intérieur, qui ne pouvait décemment pas faire illusion dans les commissariats : on l’a prénommé Guillaume et il fait désormais une brillante carrière en tant que vice-président du Medef. Vous savez, celui qui déclarait récemment être un patron "fier de délocaliser". Il ne délocalise pas les sans-papiers, c’est sûr, mais l’essentiel de l’esprit lui est quand même resté ».

Avant de prendre congé, j’ai voulu savoir quelles perspectives il voyait pour son entreprise. « La décentralisation, vous connaissez ? Pour nous, c’est du pain bénit ! Vous verrez, l’an prochain, les trois malheureux Sarkozy qui se partageaient l’Ile-de-France, ils auront fait des petits. On nous en a déjà commandé deux rien que pour Strasbourg ! Des ministres décentralisés, il y en aura partout : au moindre fait divers, vous les verrez débarquer près de chez vous. Et croyez-moi, ça ne coûte pas très cher à produire, comparé aux bénéfices escomptés ! Mais pour notre entreprise, bien sûr, la première priorité, c’est de rester discret : je ne vous ai répondu que parce que vous avez une audience confidentielle, mais c’est déjà à la limite de la faute professionnelle ».

Je le remerciai vivement pour ses confidences - belle exclusivité pour la reprise des chroniques - et repris ma route à travers les marais poitevins. Une radio locale diffusait la voix d’un Jean-Pierre Raffarin, mais lequel ? « Je dis aux jeunes : la fête, c’est la vie. La vie, c’est ton visage ! », expliquait-il dans une logique de clone, avant de conclure : « L’alcool accélère la vitesse ». Finalement, en les écoutant, c’était assez facile de les reconnaître.

Pierre Lazuly

Les déplacements de Nicolas Sarkozy, les citations de Libé (édition du 28/12/02) et du Monde (édition du 02/01/03), ainsi que les déclarations de Roselyne Bachelot et de Jean-Pierre Raffarin sont rigoureusement authentiques. Les propos de « l’entrepreneur poitevin » ont (presque) été recueillis par le Menteur.



Télégéniques
(chronique des semelles médiatiques)  23 décembre 2002

Vous vous souvenez peut-être de la fameuse chaussette trouée de Jean-Marie Messier, censée selon Paris-Match illustrer son naturel et sa simplicité. Cette fois, ce n’est plus Jean-Marie Messier qui fait la une des gazettes. Et encore moins ses chaussettes. Mais déjà, c’est vers les pieds d’un autre que les caméras se penchent pour y saisir un symbole. Ce symbole, celui de l’action, c’est la « semelle usée » par la fonction. Et c’est une semelle qui ne pouvait se trouver que dans le plus proche voisinage des pieds d’un ministre qui n’est pas le plus discret...

Je vous le dis en chuchotant, des fois qu’on nous écoute, mais c’est la triste vérité : notre propre ministre de l’Intérieur a les semelles usées. L’information m’avait échappé, naturellement ; Le Figaro, qui est un journal sérieux, n’a pas manqué de le relever. C’est d’ailleurs à cela que l’on sait distinguer le véritable professionnel du chroniqueur amateur : le premier perçoit au premier coup d’oeil ce qui fait sens dans l’actualité.

Tenez, le fameux soir où Nicolas Sarkozy profitait sur France 2 de ses « 100 minutes pour convaincre », je n’étais même pas devant ma télé (je disposais pour ma part de 100 minutes pour convaincre une charmante demoiselle d’accepter une invitation à dîner). L’éditorialiste du Figaro, lui, était tout absorbé par son écran ; il buvait les paroles du sécurisateur insatiable pendant que j’en buvais de plus aimables. Et pendant que le ministre défendait ardemment ses chiffres de novembre, l’éditorialiste, lui, n’en avait que pour ses jambes. Oui, vous avez bien lu : pour ses jambes.

Oh, ne jouez pas les innocents ! Nous sommes tous restés un jour ou l’autre rivés devant l’écran, l’oreille distraite, simplement pour le plaisir de voir des jambes. De plus jolies, certes, et de plus longues. Mais l’éditorialiste de droite, lui, ne ressent d’émotion véritable que devant les jambes implacables d’un ministre de l’Intérieur, de la Sécurité Intérieure et des Libertés Locales. Il les couve d’un regard attendri, il s’en pâme, il s’esbaudit. Finalement, il les décrit : « durant pratiquement toute l’émission, le ministre aura posé sa jambe droite sur la gauche, exhibant ainsi devant les caméras, en premier plan, une semelle usée : celle de l’homme de terrain, disposé à mettre les pieds dans le plat. Un style qui risque d’être copié. »

Je ne sais si le choix des chaussures ministérielles a réellement été prémédité, mais « la semelle usée de l’homme de terrain », c’est sûr, elle va rester. A l’heure où je vous parle, les hommes politiques s’excitent (François Hollande lui-même aurait été aperçu en train de se frotter contre un pommier pour donner à son blouson de cuir l’illusion d’un passé). Leurs conseillers sont agités. Ils ne rêvent que de bottes boueuses, de chaussures gâtées par quelque colombin ; ils se réveillent la nuit, en proie aux pires cauchemars (l’un d’entre eux était en train d’enduire patiemment au pinceau les mocassins raffariniens de quelque gluante bouse poitevine quand il a malencontreusement renversé le seau sur le plateau...). Le dimanche, les malheureux en sont même réduits à hanter les entrepôts Emmaüs à la recherche de la tenue de chasseur qui ferait fureur, chez Drucker, lorsque leur patron irait y chanter son amour du terroir et de ses valeurs.

Car il fallait y aller, chez Drucker ; pour redorer une image, on pouvait compter sur son savoir-faire. Il s’échinait à rendre sympathique aux Français les cas les plus désespérés ; il nous avait appris qu’Alain Juppé aimait rire, c’est tout dire. Son émission aurait pu s’appeler « 100 minutes pour l’aimer ». (Et je ne vous dis pas à quoi je les aurais occupées, moi, ces 100 minutes, pendant que les éditorialistes du Figaro lorgneraient avec un début d’érection les jambes de Juppé).

Quoi qu’il en soit, il faut tout de même reconnaître à Michel Drucker un mérite : grâce à lui, nous savons désormais à quoi peuvent servir les porte-avions de l’armée française, et pourquoi il était nécessaire d’en construire si rapidement un deuxième. Je vous le dis en chuchotant, des fois que Ben Laden essaie d’intercepter nos secrets militaires : un porte-avions nucléaire, ça sert à catapulter Michou à bord d’un Super-Etendard au cours d’une émission populaire. (Ce sera même le « clou du spectacle », jeudi prochain sur France 2. Ils avaient pensé à Carlos, au départ, mais il paraît que notre arsenal de guerre est encore sous-dimensionné : il faudrait des budgets supplémentaires pour que l’armée française dispose enfin de moyens à la hauteur de ses besoins).

C’est triste à dire, mais jusqu’ici l’opinion française ne trouvait pas les porte-avions très sympathiques. Elle les trouvait un peu gris, un peu trop souvent en panne, aussi. Il fallait leur montrer que les porte-avions, eux aussi, savaient se divertir. Ce à quoi s’emploiera donc Michel Drucker, le 26 décembre, au cours de l’émission « Une nuit sur le Charles-de-Gaulle ». Je vous en livre le résumé publié sur le site FranceTV (et que je sois transformé en Roselyne Bachelot si j’en ai changé un seul mot) :

« Sous la houlette du sympathique Michel Drucker, une escouade de personnalités de la variété, du cinéma et du sport est rassemblée sur le pont du porte-avions nucléaire français Charles-de-Gaulle afin de démontrer qu’un bâtiment de guerre peut aussi être l’endroit rêvé pour passer une excellente soirée entre amis. Ce sera l’occasion de mieux connaître cette véritable cité flottante, fer de lance de la Force d’Action Navale, avec son équipage de près de deux mille âmes, sa haute technologie et sa batterie de trente-deux missiles Aster, dont la précision n’a d’égal que la puissance dévastatrice. A travers des reportages et une conversation à bâtons rompus avec ses invités - ponctuée de chansons - Michel Drucker soulignera la vocation première de ce fier vaisseau : la sauvegarde de la vie humaine et de l’environnement. »

On l’oublie en effet trop souvent : « un bâtiment de guerre peut aussi être l’endroit rêvé pour passer une excellente soirée entre amis ». C’est même pour ça qu’ils sont construits. Seulement, maintenant que Michel Drucker a pris ses quartiers sur le premier, Arthur risque de vouloir s’installer sur le deuxième... Car on ne m’ôtera pas de l’idée qu’un bâtiment de guerre peut aussi être l’endroit rêvé pour installer la prochaine Star Academy. Les élèves y chanteraient tous en choeur La Marseillaise au milieu des missiles Aster (pour servir de décor à une comédie musicale, avouez que le nom était plutôt bien trouvé). Non, décidément, deux porte-avions c’est vraiment trop peu pour que la France puisse décemment « faire entendre sa voix dans le grand concert des Nations ». On devrait peut-être en exiger un troisième, pour d’éventuelles missions.

En attendant, la seule chose rassurante, c’est qu’on ne peut pas dire que le casting soit des plus prestigieux : Franck Dubosc, Jane Birkin, David Hallyday, Roberto Alagna, Axelle Red, Thierry Lhermitte, Zazie, le Bagad de Lann-Bihoué, Cheb Mami et Richard Virenque, ce ne sont manifestement pas les plus gradés qui ont répondu à l’invitation de l’armée. Axelle Red, pourtant, c’est curieux, il me semble bien l’avoir entendue chanter tout l’automne avec Renaud une chanson qui disait :

« Les dieux, les religions
Les guerres de civilisation
Les armes, les drapeaux, les patries, les nations
Font toujours de nous de la chair à canon. »

Soyez les bienvenus dans cette nouvelle saison de chroniques ; j’arrive juste à temps pour vous souhaiter un joyeux Noël et déposer au pied du sapin ce modeste présent.

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
http://menteur.com