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  Petite nécrologie de la nouvelle économie  4 décembre 2000

« Les investisseurs nous évaluent aujourd’hui à zéro. Or, ce sont les mêmes investisseurs qui nous évaluaient encore en avril autour de 1,1 milliard de francs. Pourtant, entre-temps, rien n’a changé. Nous sommes toujours la même société, le marché est toujours le même et nous n’avons pas changé de business », déplorait début octobre M. Anthony Salter, patron du site de commerce électronique Boxman, en annonçant que sa société, « promise à un développement rapide » quelques mois plus tôt, était désormais proche de la liquidation. [1] Difficile de rêver meilleur aveu : c’est le principe même de la « nouvelle économie » qui réside dans ce constat. Comment expliquer en effet que la valorisation d’une entreprise puisse varier à ce point, alors que son modèle économique et son activité n’ont pas varié ?

En février dernier, à contre courant de l’enthousiasme ambiant, Arno avançait, sur son site Internet, une possible explication : « aucune start-up ne gagne d’argent de par son activité propre. Elles ne sont pas faites pour ça. Les investissements publicitaires sont tels que jamais elle ne sera rentable du seul fait du service qu’elle prétend fournir. Ce ne sont pas les portails médiocres, la vente de produits en ligne ni l’affichage de bandeaux publicitaires qui permettent d’obtenir le résultat escompté par le capital-risque. [...] De fait, sur quoi se rembourse le capital-risqueur ? Sur l’entrée en bourse : s’il investit 200 millions dans une entreprise qui est, finalement, capitalisée à hauteur de 2 milliards à l’introduction sur le marché, il a gagné 10 fois sa mise. La rupture avec le modèle capitaliste habituel est là : le capital-risque n’investit pas pour qu’une entreprise lui verse des dividendes, mais pour se rembourser sur la première capitalisation en bourse de cette entreprise. Le but n’est pas la rentabilité de l’entreprise, mais son « achat », in fine, par le marché. »  [2]

Les faits semblent bien lui donner raison : l’activité réelle de l’entreprise semblait n’être en effet que l’alibi tout trouvé pour de subtiles manoeuvres spéculatives. Jusqu’au printemps dernier, quelque aléatoire que puisse être la rentabilité future de leurs projets, les créateurs de start-up ne rencontraient pas la moindre difficulté lorsqu’il s’agissait de les financer. Les fonds de capital-risque déversaient aveuglément des dizaines de millions de francs sur la bonne foi d’un « business model » arguant que son « concept révolutionnaire » (site d’achats groupés, comparateur de prix, portail de communauté...) ferait de cette start-up, d’ici quelques années, l’un des principaux acteurs de la « nouvelle économie », bénéficiant de ce fait d’une très enviable rente de situation : importantes recettes publicitaires et confortables marges sur chacun de nos achats en ligne. Et pour ne pas risquer de rater « le Microsoft de demain », mieux valait encourager, dès le départ, une multitude de projets.

L’éclosion d’une start-up suivait un rituel bien rodé : un petit groupe d’associés (idéalement constitué d’une compétence technique alliée à une compétence de gestionnaire) présentait à un fonds de capital-risque, investisseur potentiel, son « concept révolutionnaire ». Lequel, n’en déplaise aux chantres bêlants de « l’innovation », n’était bien souvent que la copie conforme d’un concept alors en vogue en Californie. Le premier « tour de table », de quelques millions de francs, donnait alors aux candidats la possibilité d’approfondir leur projet, de créer une structure et de réaliser une première mouture du site Internet qu’ils avaient en tête. Certains projets, mal ficelés ou ayant le malheur d’appartenir à un domaine soudain discrédité, s’arrêtaient dès cette étape-là : le « Microsoft de demain » n’était apparemment pas celui-là. Mais lorsque la première étape s’avérait positive, lorsque les « entreprenautes » parvenaient à présenter rapidement un service correspondant aux attentes de leurs bailleurs de fonds, la start-up était mûre pour le deuxième « tour de table », le lancement du site auprès du grand public et le début des opérations de marketing. A nouveau, elle se voyait attribuer une enveloppe de plusieurs millions de francs (souvent des dizaines) dont l’essentiel devait impérativement être utilisé non pour le développement du service proprement dit, mais pour de vastes campagnes de publicité. Ainsi s’expliquait l’incroyable matraquage publicitaire auquel se livraient ces entreprises minuscules, ces deux dernières années, à travers tous les médias.

« Paradoxalement, la cible de ces campagnes dans le métro, à la télévision, dans la presse, n’est pas l’utilisateur de l’Internet, mais le marché. », expliquait Arno. « Les campagnes coûtent beaucoup plus que le surcroît d’activité induit ne leur rapporte, et cela dans des proportions phénoménales. [...] La campagne grand public ne sert qu’à faire croire au marché que « tout le monde » connaît cette entreprise. » Le meilleur exemple en fut sans doute l’encart publicitaire « Moi puissance nous » que s’offrit le site d’achats groupés Clust, prometteur alors, défunt depuis, dans l’édition du Monde diplomatique de février dernier : « ensemble, en direct et en toute liberté, on fait la révolution du pouvoir d’achat. Sur clust.com, elle commence bien et elle n’est pas près de s’arrêter ». L’inadéquation entre le concept niais vanté par la start-up et le mensuel dans lequel elle s’invitait était patente, et on imaginait mal le lecteur du Diplo s’adonner aux joies de l’achat groupé, trépignant devant son ordinateur à l’idée exaltante d’acheter une trottinette électronique à prix réduit. Assurément, les retombées de cette publicité, en termes de ventes ou de fréquentation de leur site Internet, seraient quasiment nulles. Symboliquement, pourtant, Clust faisait passer le seul message réellement important : le lecteur, même s’il ne s’abaisserait probablement pas à visiter ce site-là, allait intérioriser le fait que de nouveaux modes de consommation étaient effectivement en train de naître sur Internet, que Clust était un acteur majeur de cette révolution et donc une valeur d’avenir, sur laquelle il pouvait être intéressant d’investir.

Clust n’aurait malheureusement pas la chance d’abuser le moindre petit porteur : dès le mois d’avril, le retournement de tendance sur le Nouveau Marché allait donner un sérieux coup de froid à tous ceux qui, comme elle, comptaient s’y introduire. Et à cette conjecture défavorable s’ajoutait une faiblesse plus personnelle : le profond désintérêt des internautes pour ce concept apparaissait publiquement, et sur leur propre site. En effet, si la majorité des sites Internet peuvent annoncer en toute impunité des statistiques de fréquentation outrageusement gonflées, si la plupart des sites de commerce électronique gardent un silence pudique sur le chiffre d’affaires effectivement réalisé, la particularité des sites d’achats groupés était qu’il leur était impossible de mentir : le visiteur constatait de lui-même le nombre ridiculement faible, souvent proche de l’unité, d’internautes tentés par l’achat groupé d’un même objet. Un tel concept tenait peut-être sur le papier mais il ne résistait pas à l’épreuve du réel.

Aujourd’hui, avec la défiance persistante des investisseurs pour toutes les valeurs de la « nouvelle économie », c’est l’ensemble du secteur qui risque l’asphyxie. Des milliers de start-up, aux activités fortement déficitaires, sont désormais proches du dépôt de bilan : leur unique objectif, leur unique échappatoire, était leur introduction sur le marché. Il ne faut plus y compter. Leurs bailleurs de fonds, les gestionnaires de capital-risque, savent désormais que le marché ne pourra plus les absorber. Pourquoi continuer à miser lorsque l’on sait très bien qu’on ne peut plus gagner ? Dès lors, il n’est pas étonnant que 90% des start-up ne parviennent plus à trouver de financement.

Pour les grands groupes, c’est le moment rêvé pour faire son marché : les « entreprenautes » sont dans une situation critique, les prix sont cassés. Inutile de gaspiller ses liquidités : celles que l’on appelle désormais « les start-down » se contentent, contraintes et forcées, des actions de leur prédateur, elles-mêmes souvent fort incertaines. Les acteurs établis de la « nouvelle économie » peuvent ainsi compléter, par ces rachats à bas prix, leur panoplie de services. Les entreprises de « l’ancienne économie », elles, en profitent pour s’adjoindre à moindre coût les compétences techniques qui leur manquaient. Les « entreprenautes » n’étaient au fond que des pions corvéables à merci dans ce Monopoly dont la partie se finit. Les chercheurs d’or en faillite seront bientôt prêts à réintégrer humblement, même sans stock-options, les grands groupes « sclérosés » qu’ils avaient bruyamment quittés et à leur faire profiter des compétences que cet excitant intermède leur aura indéniablement apporté.

Après avoir externalisé tour à tour ses services internes et sa production, le monde de l’industrie n’aura finalement, en faisant miroiter ce nouvel Eldorado, qu’externalisé la formation dans un domaine où le manque de compétences était criant. Il aurait en effet été infiniment plus coûteux de former, par les méthodes traditionnelles, les salariés qui sauraient faire profiter l’entreprise des bénéfices des nouvelles technologies, moderniser son système d’information et de communication : mieux valait les laisser acquérir ces compétences par eux-mêmes, « sur le tas », avec la motivation que peut parfois donner le vertige de l’argent facile. Si le marché n’a nullement besoin de sites d’achats groupés ou de portails pour possesseurs de caniches, nul doute que la personne qui aura su les réaliser sera parmi les mieux placées pour construire le système de communication d’une entreprise. Ainsi, la participation de cette personne dans une entreprise ratée ne sera pas perçue comme un échec par le monde de l’entreprise, mais comme une sorte de stage diplômant dont l’environnement de travail et les indemnités auront été financées par un organisme extérieur (le fonds de capital-risque). « Tous ceux qui ont créé seront absorbés avec délice par les états-majors des grandes entreprises ou des cabinets de conseil », résumait Etienne Krieger, responsable du cours « Créer et financer sa start-up » à HEC. [3]

Si, pour les acteurs de l’économie traditionnelle, on peut ainsi parler d’externalisation de la formation, pour les principaux acteurs du multimédia, opérateurs de télécommunications en tête, on peut véritablement parler d’externalisation des activités de recherche et développement. Car dans cet univers en perpétuel mouvement, où nul n’est capable de percevoir clairement quelles seront demain les tendances du marché, les services réellement porteurs, les technologies employées, il serait extrêmement coûteux d’engager ses propres salariés, sur ses fonds propres, dans des axes de recherche qu’ils peinent à définir. Là encore, la « nouvelle économie », avec son darwinisme exacerbé, apportait une réponse toute trouvée : il suffisait de se tenir sagement à l’écart, de laisser la nuée de chercheurs d’or tenter leur chance dans la voie qui leur semblait la meilleure, chercher frénétiquement, par tâtonnement, les bons filons. Seuls les meilleurs survivraient. Il serait toujours temps, alors, de les racheter ou de les imiter. Tous les risques étaient externalisés : l’industrie récupérait prestement les succès, elle ne finançait plus les échecs.

Mais l’euphorie s’estompe. Les chercheurs d’or sont déprimés. « La bulle Internet a éclaté », titrait tristement Le Monde, le 2 décembre dernier. Et de nous expliquer : « Le Nasdaq a perdu la moitié de sa valeur ; 3000 milliards de dollars sont ainsi partis en fumée aux Etats-Unis ». [4] Certes, 3000 milliards de dollars ont bel et bien fui les valeurs du Nasdaq ces dernières mois ; la métaphore de la fumée, pourtant, prête à sourire. Si souvent employée lors des krachs boursiers, ladite fumée a en effet cette sympathique particularité de ne profiter à personne et, partant, de faire intervenir une sorte de volonté divine, de masquer toute responsabilité. Car ces 3000 milliards de dollars, on s’en doute, ne se sont pas évaporés : les investisseurs les plus inspirés les ont tout bonnement reportés sur des placements moins risqués, laissant les petits porteurs avec des titres laminés. Et les « entreprenautes » avec leurs rêves de richesse évaporés.

Pierre Lazuly


[1] Libération, 12 octobre 2000.

[2] Le Scarabée, édito du 14 février 2000.

[3] Libération, 7 avril 2000.

[4] Le Monde, 2 décembre 2000.



Retour à l’anormal  11 septembre 2000

Finalement, on a eu tort de railler la remarquable émission de Jean-Pierre Foucault cet été. Au moins, dans « Qui veut des millions ? », les questions étaient peut-être stupides mais il y avait des questions. Pour cette estivale rentrée, les règles du jeu se sont encore simplifiées. Pour gagner des millions, il suffit désormais de râler avec un camion. (C’est un jeu réservé aux patrons.) Cette fois encore, l’émission a été assez suivie : il faut dire que Gayssot et Glavany l’animaient jour et nuit avec une impressionnante énergie. La première série vient tout juste de se terminer, mais bon, c’est comme pour Jean-Pierre Foucault, après un tel succès ce serait vraiment dommage de ne pas recommencer.

En attendant, l’automobiliste frétille à l’idée de pouvoir se réapprovisionner en carburant. Pour un peu, il en boirait. Comme dans les pubs pour les eaux minérales où la demoiselle bronzée boit à la bouteille en en foutant la moitié à côté. Enfin, soyons justes : l’automobiliste ne frétille qu’à moitié. Vu qu’il lui reste encore trois quarts de réservoir, c’est pas la peine de se presser. Quoique, sait-on jamais, ce serait peut-être plus prudent d’en racheter quelques bidons. Qu’on mettrait de côté dans la cave pour la prochaine série d’émissions. Que l’on ressortirait en temps de crise avec une grande émotion. On choisirait soigneusement ses bidons ; on hésiterait à ouvrir ses bouteilles de Total 86 pour n’importe quelle occasion.

Quoi qu’il en soit, si vous voulez être vraiment malins, je ne peux que vous conseiller les services d’une nouvelle start-up. J’ai découvert ça dans le supplément rédactionnel que donnait gracieusement Libé avec son Spécial Chaussures de samedi dernier. Gaslive.com (qui, comme son nom idiot l’indique, est une start-up française) proposera dès la fin du mois aux internautes désoeuvrés de « choisir leur pompe à la carte d’après les informations recueillies par les automobilistes ». Vous pourrez ainsi savoir, rien qu’en regardant sur Internet, que le diesel est vachement plus cher dans les stations Total de l’autoroute A6 qu’à l’Inter de Trifouillis-sur-Yvette. Bon, là, l’exemple est mauvais, on le savait. Disons que, grâce à Gaslive, vous ne pourrez plus ignorer que le sans-plomb est moins cher à Vélizy 2 qu’à l’autre bout de Paris. Comme ça, ni vu ni connu, deux petites heures de périph’ et vous aurez gagné facilement 15 francs sur un plein. C’est vachement malin.

Et encore, vous ne connaissez pas le meilleur : « dès le début, les informations seront accessibles sur les mobiles grâce à la technologie du Wap ». On en frémit. Quand vous annoncerez fièrement à votre dulcinée, après avoir claqué 15 balles de forfait SFR à wapper comme un malade sur Gaslive, qu’en faisant un détour de 30 bornes vous pourrez avoir le sans-plomb 8 centimes moins cher, nul doute que, pleine d’admiration, elle vous jettera un regard énamouré. Alors, quand vous lui annoncerez qu’en plus vous êtes un « spoteur de Gaslive », elle sera carrément subjuguée.

Parce qu’il faut que je vous explique : un système aussi génial, ça ne peut évidemment pas marcher tout seul. « Pour être complet et performant », Gaslive compte sur les « spoteurs » : « c’est-à-dire les automobilistes qui accepteront de jouer pour nous les informateurs. Ils nous communiqueront le prix de l’essence, les services, la qualité de l’accueil [...] et en échange, on leur attribuera des points qui leur permettront de gagner des cadeaux, de participer à des concours, d’avoir des réductions à la pompe ». C’est en effet la règle numéro 1 de la Nouvelle Economie : compter sur ces nigauds d’internautes pour faire le sale boulot. En échange de quelques cacahuètes, naturellement. « Ces spoteurs finiront par former une communauté spécialisée dans l’observation des pompes à essence. Cela peut faire sourire - en effet - mais l’enjeu est énorme (sic). Car le développement et le succès du projet ne se feront pas sans l’assiduité des internautes. » L’enjeu est énorme, en effet.

En attendant le moment béni où ce prodigieux outil « serait utilisé par tous et s’étendrait à l’Europe entière », et si vous n’êtes pas trop absorbé par l’observation des pompes à essence, je ne peux que vous conseiller de relire (j’espère) un petit livre illustré. Un livre pour enfants que je n’avais pas relu depuis au moins trois quinquennats, et qui est encore plus beau lorsque l’on a grandi. À l’heure où les marchands, sous prétexte de nous faire gagner du temps, tentent de nous refourguer sans cesse de nouvelles âneries, ça fait le plus grand bien de relire ceci :

« C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on éprouve plus le besoin de boire.
- Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
- C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.
- Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?
- On fait ce qu’on veut...

« Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine... »

(« Le Petit Prince », de Saint-Exupéry)

Pierre Lazuly



Arrêt sur pillage
« Merci, grâce à toi, j’ai eu 16/20 à mon exposé. »  26 août 2000

« De plus en plus d’élèves utilisent le Web pour faire leurs devoirs. Au grand dam des profs qui ne peuvent plus détecter la fraude. », pouvait-on lire dans un article de Libé paru au printemps dernier. « Le pompage devient d’une simplicité confondante avec l’Internet, écrivait Marie-Joëlle Gros. Le Web est incontestablement la plus dense des bibliothèques au monde. On y butine dans les travaux des autres en jouant sans effort de la souris, depuis son fauteuil, pour peu qu’on dispose à loisir d’un ordinateur. A l’évidence, les rejetons des familles un peu aisées ont une longueur d’avance dans la pratique. La truanderie électronique touche en revanche toutes les tranches d’âges. Du collège à la fac. » Et jusque dans l’une des plus prestigieuses rédactions de la presse parisienne.

Au printemps dernier, un éditorialiste connu du tout Paris pour ses leçons de déontologie m’envoyait un gentil petit courrier : il me félicitait pour ma dernière chronique, « L’inutile au meilleur prix », chronique dans laquelle je tournais en ridicule un célèbre site d’achats groupés. Il souhaitait me rencontrer pour en discuter. A vrai dire, je n’avais rien contre : j’étais même franchement curieux de savoir ce qu’il avait derrière la tête.

Rendez-vous fut donc pris pour un apéro lors de mon prochain passage à Paris. Nous nous retrouvâmes dans un bistrot, place de la Bourse, et nous y papotâmes une petite heure. Il ne connaissait rien à Internet. Ca le dépassait, tout ce tapage autour de la Net-économy, les start-up. Il voulait savoir ce que j’en pensais. Pour savoir ce qu’il fallait en penser, je suppose.

Lui, ce qu’il aimait, c’était mon article sur Clust. Se moquer de Joebar, de Killerjoe, des trottinettes électriques, ça c’était une chouette trouvaille. Un excellent concept. Il m’encourageait à continuer. Pourquoi je ne m’attaquais pas chaque jour à un site différent, pour mettre en lumière ses aspects les plus ridicules ? Je lui expliquai que les Chroniques du Menteur, c’était avant tout pour moi la possibilité de parler de tout et de n’importe quoi, de mes amours à la situation internationale (et croyez-moi, le plus compliqué de ces deux sujets n’est pas celui qu’on croit). La dérision sur les start-up, ça allait un moment, mais je ne voyais vraiment pas l’intérêt de me lancer dans une telle série thématique, surtout au printemps. (Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi le cher homme tenait tant à me la faire continuer...).

J’objectai que l’article sur Clust était certes drôle, mais sans grande portée. Que je préférais de loin « Flagrant délit », chronique consacrée à Alibabuy et qui montrait que les sites d’achats groupés, ce n’était pas seulement ridicule, c’était surtout une authentique arnaque. (Ce que Le Canard Enchaîné me permettrait, par la suite, de réaffirmer dans ses pages). Lui préférait la première. Normal, elle ne fâchait personne. La première, même le directeur marketing de Clust pouvait en rigoler. (Alors que le directeur général d’Alibabuy, lui, je vous assure qu’il ne rigolait pas du tout quand il a lu la sienne. Il voulait même me faire un procès).

L’éditorialiste célèbre, lui, ne voulait pas fâcher grand monde. (C’est comme ça, je suppose, que l’on devient éditorialiste célèbre). Quand je lui ai dit que le meilleur article, selon moi, c’était l’édito « L’internaute, le capital-risque et ta mère », de mon ami ARNO*, qui était une critique infiniment plus radicale de la Nouvelle Economie, puisqu’elle remettait en cause les fondements mêmes de celle-ci, l’éditorialiste a fait une grimace. (On ne pouvait décemment pas en parler dans Le Monde). Non, lui, vraiment, il préférait Killerjoe et les trottinettes électriques, il n’en démordait pas. Il y avait quelque chose à en tirer, me disait-il, mais il ne savait pas quoi.

Nous nous sommes quittés quelques instants plus tard. Il était ravi de m’avoir rencontré, vraiment, et d’ailleurs il me recontacterait sans doute, on gardait le contact, tout ça. Pas eu de nouvelles depuis.

Lundi, dans Le Monde, il y avait une chouette enquête, marrante comme tout. « Le jour où on s’est mis à 46 sur un scooter : les folies d’Internet ». C’est l’histoire d’un éditorialiste qui décide un beau jour d’aller acheter un scooter sur Clust et qui se moque de ses congénères Joebar et Killerjoe (pardon : de Kenny et de Spoon). C’est vachement bien trouvé. Moi, ça m’a fait plaisir pour lui. C’est vrai, la dernière fois qu’on s’était vu, il ne savait pas ce qu’on pouvait en faire, de mon concept. Là, il me semble bien qu’il ait trouvé. Un feuilleton de 12 épisodes dans Le Monde, c’est pas une bonne idée ? Qui sait, on pourra peut-être même le vendre une deuxième fois. Un livre, à la rentrée, qui s’appellerait « Voyage sur Internet, dans le rôle du Candide de la Toile » ?

Dans l’article de Libé cité plus haut, Nicolas, créateur bénévole d’un site « antisèches » pour lycéens, déclarait recevoir fréquemment de ceux-ci des messages de remerciement : « Merci, grâce à toi, j’ai eu 16/20 à mon exposé. » Grâce à moi, un éminent éditorialiste du Monde aura eu 16/20 à son exposé. Il n’a même pas pris la peine de me remercier. Quant à citer ses sources...

Pierre Lazuly

Lire aussi le droit de réponse de Daniel Schneidermann.



Les nouveaux entreprenautes  15 mai 2000

Notre tir de barrage anti-friconautes, début février, a porté ses fruits au-delà de toute espérance. À vrai dire, en fait d’espérance, on n’attendait absolument rien d’autre que l’indifférence polie qui entoure généralement nos écrits. Et là, surprise : Kasskooye.com, l’Ornitho, le Scarabée, le Portail des copains étaient cités un peu partout dans la presse, à la radio, et même à la télé. Ainsi donc, public et journalistes auraient plus de sympathie pour les joyeux drilles du Web indépendant que pour les entreprenautes aux longues dents ? Etonnant !

Disons surtout qu’on est tombé au bon moment. Au moment précis où les médias cherchaient un discours qui fasse un peu contrepoids aux discours simplistes des chantres bêlants de la nouvelle économie.

Quoi qu’il en soit, les agences de com’ de nos valeureuses start-up en ont pris bonne note : le public en a ras la dotcom. Nos vaillants entreprenautes - et leurs thuriféraires médiatiques - doivent désormais retourner leur veste avec subtilité. On avait trop forcé sur les millions de capital-risque levés en un rien de temps par nos jeunes arrivistes ? Il fallait se rattraper avant que l’opinion publique ne puisse absolument plus les encadrer.

La meilleure explication à ce retournement de tendance généralisé est probablement à trouver dans la tribune "Y’a des matins, j’en ai ras la dotcom !", publiée dans Transfert par Patrick Robin, PDG et fondateur d’Imaginet. « Il y a quelques semaines nous avons atteint (du moins je l’espère) les sommets du ridicule et de la caricature. Avec 52 à la Une, mais surtout Envoyé Spécial, j’ai eu comme l’envie subite de hurler (d’ailleurs je l’ai fait). L’image des entreprenautes qui était donnée dans cette émission par des journalistes en quête de clichés m’a un peu donné envie de "gerber". Il ne faut pas que nous acceptions sans broncher l’image plutôt antipathique des start-ups qui commence à s’installer aujourd’hui dans les médias et qui risque demain de toucher l’opinion publique. [...] Aux États-Unis, le mouvement anti "dot-com" à déjà commencé à s’installer et semble prendre de l’ampleur. [...] Essayons, s’il n’est pas trop tard, de faire en sorte que ce ras-le-bol ne traverse pas l’Atlantique. »

Depuis, pas un article qui ne s’efforce de corriger ce "déficit d’image" de nos amis entreprenautes. De l’Expansion au Nouvel Obs, un leitmotiv dans tous les articles qui leur sont consacrés : nier farouchement que sa principale motivation est l’argent, parler de projet personnel, de valeurs, et même - n’ayons pas peur - d’utilité publique. Mais le meilleur exemple de ce nouveau discours des entreprenautes, c’est sans aucun doute Xavier Schallebaum.

Annonçant, début février, qu’il quittait son poste gentillet de webmestre de l’Elysée pour le titre envié de "General Partner" (directeur associé) du fonds d’investissement Apollo Invest, Xavier Schallebaum confiait crânement au Journal du Net qu’il triplerait son salaire au cours de l’opération, « sans compter les stock-options ». L’heure était alors, dans tous les médias, aux success stories d’entreprenautes, à l’easy money, à la folie des First Tuesday. Ce cher Xavier allait bientôt être riche, il était de bon ton de s’en vanter.

Deux mois plus tard, le vent a tourné : les "friconautes" ont mauvaise presse, alors la presse doit s’adapter. Ainsi le Monde Interactif, dressant il y a quelques semaines un portrait complaisant de notre ex-webmestre de l’Elysée, oublie pour une fois les stock-options et insiste lourdement sur le côté "bande de copains" : « La volonté de rejoindre les "copains" et de "participer à l’aventure de la Netéconomie" le tenait depuis quelque temps déjà. Et c’est avec ces mêmes "copains" qu’il se retrouve actionnaire à titre personnel du site d’achat groupé Akibi ou de Radionaze, une radio qui ne diffuse que sur Internet, "créée comme une connerie et qu’il nous a fallu gérer devant le succès", précise-t-il. Ces "copains" forment un autre réseau, celui sur lequel il s’appuie en toute occasion et avec lesquels il a monté une association virtuelle d’acteurs de la Netéconomie à la française, la Dream Team. »

On ne peut évidemment pas s’empêcher de penser que la présence insistante du mot "copains" (3 fois en quelques lignes) ne relève ici pas du hasard. Puisque le public semble préférer les webmestres qui ne se prennent pas la tête, on va leur en donner, des entreprenautes qui ne se prennent pas au sérieux. C’est la règle numéro 1 du Nouvel Entreprenaute : cultiver une nouvelle image, celle de passionnés limite désintéressés. Le summum, désormais, ce n’est plus d’avoir des stock-options, c’est d’avoir des copains, d’être une bande de jeunes qui se tape des délires mega-groove avec ses portails féminins et ses sites d’achats groupés. Pas pour l’argent - que vous êtes bêtes ! -, non, pour le bien de l’humanité.

Car le Nouvel Entreprenaute, il recherche avant tout la satisfaction intellectuelle. Suite de l’article du Monde Interactif : « Cependant, approcher le pouvoir économique ne serait pas satisfaisant pour Xavier Schallebaum "s’il n’y avait la recherche, dans chacun des financements effectués, en plus du retour sur investissement, d’une satisfaction intellectuelle apportée par l’impression d’apporter une pierre à l’édifice de l’intérêt général" ».

Vous me connaissez : je me suis aussitôt précipité sur le Journal du Net, le coeur battant, pour découvrir les pierres que le sémillant Xavier avait apporté à l’édifice de l’intérêt général. Histoire de deviner la satisfaction intellectuelle qui devait être la sienne en finançant de tels projets. Les projets financés par Apollo Invest sont effectivement d’une prodigieuse originalité : un brave portail féminin (Aufeminin.com), un classique regroupe-nigauds (Akabi), un désormais célèbre pilleur de journaux (Net2One), un obscur site d’appel d’offres (DoubleTrade) ou encore un site de vente en ligne de jouets (Abcool).

Apollo Invest se revendique par ailleurs, non sans fierté, comme "une société d’investissement Internet privilégiant les places de marché verticales B2B et disposant d’une méthode propre : la cross fertilization". « Car, dans chacune de ses vies, comme il aime à définir ses expériences personnelles et professionnelles, Xavier Schallebaum veut voir avant tout un acte citoyen avec "l’espoir qu’il y aura toujours une dimension utile" à ce qu’il fait et fera ». Vous n’imaginez pas l’acte citoyen que c’est, de faire de la cross fertilization sur une place de marché verticale B2B.

Pierre Lazuly



Un déficit en forte croissance  7 mars 2000

Au début, moi aussi j’y avais cru. C’était drôlement impressionnant : 1100% d’augmentation du chiffre d’affaires en à peine une année, ça faisait forcément rêver. Et 58% d’augmentation de l’audience en 6 mois, ça avait de quoi laisser baba. Alors imaginez ma joie quand on m’a dit que j’allais pouvoir, pas plus tard que demain, acheter des actions MultiMania !

L’entrée en Bourse d’une start-up, on aura beau dire, c’est toujours un moment vachement émouvant. C’est sa seule raison d’être, alors elle ne peut pas se permettre de la rater. Elle annonce fièrement sur son site l’introduction de ses actions, avec des tas de chiffres mirifiques qui vous donnent aussitôt envie d’en acheter. Et qui finissent par vous donner envie d’aller y regarder de plus près, tellement ça vous semble suspect.

L’ami Erwan avait déjà relevé, dans son dernier édito, la malhonnêteté profonde de cette prétendue « progression du chiffre d’affaires de 1100% entre le 4ème trimestre 1998 et le 4ème trimestre 1999 » : quand on sait que c’est précisément au début du 4ème trimestre 1999 que MultiMania a lancé sa grande campagne publicitaire radio-télé (20 millions de francs), on est déjà moins épaté. Surtout quand on apprend que ces 20 millions de francs claqués en publicité auront finalement peu rapporté : les recettes publicitaires de MultiMania, pour ce même trimestre, ne dépassent pas 4 millions de francs. Le chiffre d’affaires a beau progresser de 1100%, ça fait quand même un déficit en forte progression : en 1998, MultiMania perdait 6,8 millions pour un chiffre d’affaires de 2 millions ; en 1999, elle perd 34 millions pour un chiffre d’affaires de 9 millions. Net progrès.

Alors bien sûr, il y a l’autre chiffre : l’augmentation de l’audience. 58% d’augmentation entre août 99 et janvier 2000, a priori ce n’est pas rien. Mais le mois d’août n’a sans doute pas été choisi pour rien. Si on prend la peine d’aller lire la page 51 de la note complète de la COB (Commission des Opérations de Bourse), on apprend en effet que « la société s’attend à ce que son activité revête un certain caractère saisonnier ; l’utilisation de l’Internet et donc l’accès au site MultiMania étant moins importants durant les vacances d’été ». Comparer l’audience du 15 août et celle du 15 janvier relève donc, là encore, de la plus grande malhonnêteté : les 58% annoncés n’ont absolument aucun sens. C’est même carrément faiblard, comparé aux quelque 500% d’augmentation observés par exemple sur menteur.com entre le 15 août et le 15 janvier. (Et encore, j’ai pas claqué pour 20 millions de francs de publicité. Si on me les donne, je vous le dis tout de suite, je préfère acheter un voilier et partir avec mon équipière préférée).

En fait, c’est triste à dire, mais si on regarde ces malheureux 58% de progression de l’audience, péniblement obtenus entre le creux d’août et le pic de janvier en claquant au passage 20 millions de francs, on ne peut pas s’empêcher de penser que l’audience de MultiMania aurait plutôt tendance à décliner. Il était donc largement temps de l’introduire sur le Nouveau Marché, de rafler la mise et de laisser le petit porteur s’endormir en rêvant à des croissances de 1100%. (On a les rêves qu’on peut).

Quoi qu’il en soit, le petit investisseur, faudra pas qu’il vienne pleurer si ses actions MultiMania viennent à dégringoler. La COB l’aura prévenu : « En raison des caractéristiques spécifiques des entreprises destinées à être cotées sur le Nouveau Marché et des risques qui peuvent en résulter pour l’investisseur, ce dernier est invité à lire avec attention les documents soumis à la COB ». Et là, c’est un véritable festival : autant le résumé de la note de la COB est optimiste, plein de croissance et d’espérance, autant la note complète est indéniablement plus inquiétante, pleine d’incertitudes et d’aveux. Bon, ça fait quand même 80 pages, mais vous pouvez vous contenter des pages 50 à 60, c’est amplement suffisant : incertitudes sur le Business Model de la société, fluctuation potentielle de ses résultats, dépendance vis-à-vis du développement de la publicité et du commerce en ligne, incertitudes légales, responsabilité liée au contenu des sites hébergés... Une dizaine de pages qui avouent tranquillement, bien au-delà du cas précis de MultiMania, toute la rouerie de la « nouvelle économie », l’incertitude absolue de toutes les prédictions, le caractère trompeur de toutes les prévisions. Les pages 50 à 60, j’insiste, sont pleines d’enseignements.

Mais la petite différence, le petit « plus » de MultiMania, c’était naturellement ses gentils membres, ces braves bénévoles à la Mygale, qui vous pondaient joyeusement de jolis sites pour pas un rond. Il suffisait de leur imposer des bandeaux, compter sur leur talent et en empocher les royalties. Comme l’écrit la COB, « la société est fortement dépendante de ses membres et de leur engagement continu à améliorer le contenu et à effectuer, en particulier, la promotion de leurs pages personnelles, et d’une manière générale, du site autour d’eux. La société dépend plus particulièrement des efforts de certains membres très motivés et très actifs dans le développement du contenu du site pour attirer de nouveaux internautes sur le site. La société compte ainsi sur la forte implication de ces membres pour réduire le besoin de ressources extérieures nécessaires à l’enrichissement du contenu du site et à la promotion de celui-ci. Toutefois, il ne peut y avoir aucune garantie que les membres continueront à créer un contenu intéressant ou à promouvoir le site. [...] Le développement et les résultats financiers de la société pourraient dès lors être affectés si les membres les plus actifs n’étaient plus satisfaits des services proposés par la société ».

La COB a raison de le souligner : il n’y a effectivement aucune garantie que les gentils membres continuent à créer gratuitement du contenu intéressant « pour réduire le besoin de ressources extérieures nécessaires à l’enrichissement du contenu du site ». MultiMania, comme disait l’autre, c’est pour faire ses brouillons. Quand on commence à avoir des visiteurs, c’est une question de respect, on s’arrange pour ne pas leur imposer des fenêtres de publicité. On déménage chez l’ami Valentin ou chez un autre copain.

« Devenir actionnaire de MultiMania c’est franchir un pas de plus dans la communauté », ose encore écrire MultiMania dans sa dernière lettre gnan-gnan adressée à tous ses gentils membres. « Parce que communauté commence comme commerce », je suppose. En tout cas, le gentil membre qui a bien fait ses pages HTML, il a le droit d’acheter des actions, tellement il est mignon. « Vous pouvez participer à cette fabuleuse aventure en devenant vous-même actionnaire de MultiMania. Les souscriptions sont ouvertes du 2 au 7 mars 2000 inclus et une offre préférencielle (sic) vous est proposée, à vous, Membre de MultiMania. Vous n’avez donc que 5 jours pour en profiter ». (Surtout pas plus, vous risqueriez d’avoir le temps de réfléchir). « Cette opération va nous permettre de franchir un nouveau pas dans notre développement, en obtenant les moyens de financer de nouveaux services dont vous pourrez profiter en priorité. La création d’un service d’achat groupé en partenariat avec Akabi, disponible dans les prochaines samaines (sic), en est la parfaite illustration ».

C’est surtout la parfaite illustration que MultiMania prend vraiment ses abonnés pour des cons.

Pierre Lazuly



L’inutile au meilleur prix  10 février 2000

Agréable surprise au royaume de la bêtise : moi qui prenais les créateurs de start-up pour de jeunes loups carnassiers qui n’hésiteraient pas à vendre aux enchères leur propre mère, je découvre aujourd’hui qu’ils sont en fait d’authentiques révolutionnaires : « Pour la première fois », éditorialise avec emphase l’un des créateurs de la start-up Clust, « nous allons pouvoir - nous consommateurs - peser sur le marché. Avant Clust, les producteurs produisaient, fixaient les prix et cherchaient à écouler leurs offres. Aujourd’hui, grâce à Internet, Clust inverse le modèle. Après la loi de l’offre, nous créons le choix de la demande. Odeur de poudre, ça sent la révolution... ».

De fait, la révolution fait rage : dans la plupart des journaux, les publicités pour Clust (« moi puissance nous ») s’étalent en pleine page. « Ensemble, en direct et en toute liberté, on fait la révolution du pouvoir d’achat. Sur clust.com, elle commence bien et elle n’est pas près de s’arrêter ». Naturellement, vous me connaissez, je me suis aussitôt précipité pour en profiter. Les grandes idées m’attirent toujours. Et puis, entre nous, une révolution du pouvoir d’achat en direct sur Internet, j’étais plutôt curieux de voir ça.

Je m’apprêtais à médire, ça va sans dire, mais je dois avouer que j’ai été sacrément épaté. C’est drôlement bien fait, Clust. C’est même vachement convivial. Je vous explique : il y a d’une part « les univers » (avec dedans des tas d’objets, qu’on est censé acheter), et d’autre part « les tribus » (avec dedans des tas de gens, qui sont censés acheter). Des gens qui ont pour seul point commun l’envie d’acheter les mêmes objets, et si possible au meilleur prix. Un peu comme si, quand vous faites vos courses à l’Inter, un vendeur particulièrement pervers s’obstinait à vous faire sympathiser avec toutes les personnes achetant le même papier hygiénique que vous, en espérant que naisse de cette émouvante amitié une envie frénétique d’acheter des tonnes de papier hygiénique. Envie qui permet au vendeur d’écouler ses stocks et au client de se sentir plus malin, persuadé qu’il est d’avoir fait de super-affaires avec ses nouveaux copains. Bon, raconté comme ça, avec le papier hygiénique de l’Inter acheté en promo grâce à la complicité providentielle de quelques mémères, c’est pas très excitant. Mais je vous jure que la même chose sur Internet, accompagnée d’un discours sur « la révolution du pouvoir d’achat », ça ne peut que faire un tabac.

Moi, à peine arrivé sur Clust, je me suis immédiatement senti attiré par la tribu « Frime & Fun » : « Un soupçon de superficialité, une note d’inutile, mais que c’est bon ! Si vous aimez faire crépiter les flashs droit sur vous, si vous ne pouvez résister au dernier gadget du siècle, vous faites vraiment partie de la tribu... Drôles, sympas, trash ou sexy, tous les objets top délire sont ici. ». C’était exactement la tribu qui me fallait.

D’ailleurs, à peine arrivé dans ma tribu, j’ai été tout de suite accueilli par un type super sympa, top délire lui aussi. Il s’appelait Killerjoe (enfin, je pense que c’était un pseudo). Killerjoe, donc, dès qu’il m’a vu apparaître depuis sa petite fenêtre, il m’a proposé : « un espace 100% fun ? c’est l’éclate ! On se fait un clust ? ». Alors qu’on ne se connaissait même pas ! C’est dire si c’est un site convivial. Alors après, moi, forcément, c’est comme dans les réunions Tupperware, je me suis senti obligé de regarder les objets top délire, pour pas faire de peine à mon ami Killerjoe. Il y avait bien une microchaîne « top clean », mais comme chez moi j’ai déjà une chaîne top délire, ça m’intéressait pas trop.

Là où j’ai vraiment craqué, où j’ai vraiment senti que j’allais faire ma révolution du pouvoir d’achat, c’est quand j’ai vu Zappy : « 16 km/h, 15 kilomètres d’autonomie, Zappy est la trottinette électrique la plus sexy ! Silencieuse et propre, elle est idéale pour les déplacements fréquents sur courte distance. » Une trottinette électrique ! Là, pas de doute, j’allais vraiment « faire crépiter les flashs droits sur moi » si j’arrivais au boulot avec ça. (Surtout dégoulinant de sueur, après une heure de route en trottinant gaiement).

J’ai donc cliqué sur la trottinette pour créer le choix de la demande dans une odeur de poudre : « Trognon, la trottinette ! Et électrique, en plus ! Plus rapide que la marche à pieds (elle fait du 16 km/h), plus compacte qu’une moto, plus pratique qu’une auto, Zappy est le plus petit transport motorisé individuel. Silencieuse et propre, elle est idéale pour les déplacements fréquents et courts. »

Evidemment, une trottinette trognon et électrique, c’est forcément pas donné. Prix public : 5700 francs. Mais, me précise-t-on dans la rubrique « Ils ont dit banco ! », « on est déjà 4 sur le coup ». Dont un type particulièrement exalté (un type de ma tribu, sans vouloir me vanter), un certain Joebar : « On la déplie, et on se lance. Géaaaaaaant ! Agglutinez-vous derrière moi, on attaque la descente ! ». Il doit confondre ça avec une luge, je pense, parce que je vois pas trop comment on pourrait tous s’agglutiner sur une trottinette pour attaquer des descentes. Mais bon, je voudrais pas le décevoir. D’autant plus que pour l’instant, on n’est que 4 à en vouloir une, de trottinette, et qu’il faut être au moins 23 pour l’avoir au prix mini (4190 francs, tout de même ; la révolution du pouvoir d’achat c’est bien gentil mais faudrait quand même voir à pas trop rogner sur les marges).

Résultat, j’ai pas eu ma trottinette électrique ; 5700 francs, c’était vraiment trop cher. Et puis faut pas se leurrer, on ne trouvera jamais 23 internautes suffisamment tarés pour en acheter. Le problème, c’est que maintenant Joebar me fait la gueule parce que je l’ai laissé tomber et que Killerjoe va sans doute vouloir se venger (avec un nom pareil, je suis sûr que c’est une sorte de tueur à gages payé par la boîte pour éliminer les internautes mesquins qui ricanent et qui n’achètent rien). Là-dessus, alors que je m’apprêtais à quitter ma tribu, j’ai croisé un imbécile particulièrement convaincu, un certain Ronan, qui explique à qui veut l’entendre : « Enfin on peut squizer les intermédiaires, les court-circuiter ! ». Et il vous dit ça avec un air béat, le bougre, comme si ce « squizing » suffisait à le rendre heureux.

Mais ce n’est pas tout, on y trouve aussi une palpitante « liste des envies » et même une « machine à idées », que l’on peut alimenter, mais à condition naturellement que ce soit des idées qui se vendent. Dans la machine à idées, tout-à-l’heure, j’ai vu passer un « lit multimédia ». J’ai pas osé regarder ce que c’était (j’ai eu peur que Killerjoe essaie de m’en refourguer un), mais à mon avis ça doit être un truc du genre « un lit avec un écran ultra-plat relié à Internet », qui permet de surveiller les cours de Bourse pendant la nuit ou de vérifier si par miracle on serait pas enfin 23 acheteurs de trottinettes. On n’imagine pas le nombre d’idées stupides que peut avoir une bande d’internautes squizers top délire.

Je leur aurais bien proposé un nouveau slogan : « Sur Clust.com, achetez l’inutile au meilleur prix ». Parce qu’entre nous, leur révolution du pouvoir d’achat, elle ne m’a pas convaincu plus que ça. L’odeur de poudre ? Probablement celle de la poudre aux yeux...

Pierre Lazuly



Bénévole-risque  24 novembre 1998

C’est un peu comme si Libé ou le Monde n’employaient plus que de talentueux pigistes bénévoles, si fiers de voir leur nom dans la presse qu’ils ne réclameraient pour leurs écrits aucun salaire. Le journal, lui, continuerait d’être vendu en kiosque au même prix. Les syndicats de journalistes hurleraient au scandale, mais nul ne serait plus heureux que les actionnaires du journal.

Telle est la mode, désormais, dans petit monde de l’édition en ligne. Tel est, plus exactement, le « business plan » de la société Multimania, la « jeune start-up innovante » qui, en octobre dernier, a absorbé le célèbre hébergeur Mygale, leader français de l’hébergement gratuit. Les quelques 40.000 sites que Mygale hébergeait étaient alors pris en otage et se voyaient imposer des bandeaux de publicité.

Multimania, décidément, a tout compris. Les principaux fournisseurs de contenu, Wanadoo et Club-Internet, doivent entretenir une armée de journalistes pour réaliser leurs contenus en ligne ; tout cela coûte cher, et n’autorise guère que la production d’un contenu consensuel et grand public. Mais Multimania a compris qu’il y avait beaucoup mieux à faire : en valorisant commercialement le travail d’internautes bénévoles. En mettant en avant ce qu’auront fait leurs meilleurs pigistes, ils peuvent espérer d’excellentes rentrées publicitaires avec des frais réduits. C’est un bon concept. Le gestionnaire de capital-risque applaudit. Il investit.

Ainsi donc, Sofinnova, le capital-risque au nom de yahourt derrière lequel se cachent (mal) ATT, le CERN, EDF, le CNP et France Télécom, et FD5, autre capital-risque derrière lequel se cache on ne sait qui, ont apporté leur capital à ce concept génial. Et ils ont raison. 40.000 bénévoles au service du capital risque, ça ne peut que rapporter. Selon Carat Multimédia, avec 7 millions de pages par mois, Multimania sera l’un des plus importants sites français en terme d’audience. Si les gentils bénévoles continuent à bien faire leur boulot.



DÉTOURNEMENT DE POLLUEURS

Alors, plutôt que de « s’offusquer avec de grandes phrases pleines de grands mots », on peut se souvenir de son diplôme d’informaticien et se défendre avec les armes du métier. Ainsi, en farfouillant dans des docs Javascript, on s’apercevra qu’il suffit de 4 lignes de code pour détourner les bandeaux publicitaires Multimania. Démonstration et explications techniques sur le vieux miroir du Menteur chez Mygale : http://www.mygale.org/menteur.

Le Mini-Rézo en a profité pour protéger uZine et le Manifeste du Web Indépendant. Il nous était particulièrement insupportable de voir ce manifeste pollué par des bandeaux publicitaires au profit du capital-risque.

Quant à l’ami ARNO, il quitte son hébergement Multimania. Et donne sur son site quelques explications concernant son refus d’engraisser le capital-risque : « Imaginez un monde où toute la presse serait propriété exclusive des imprimeurs, et où tous les journalistes seraient bénévoles. Ce monde se nomme Internet ».

Pierre Lazuly



Les amis de Bill  12 octobre 1998

Je tiens aujourd’hui à vous faire part d’une pétition lancée par l’association IRIS contre l’hégémonie de Microsoft en France. En effet, nos ministres (ceux-là même qui glosent sur « l’innovation » et rêvent de start-up high-tech) ne semblent pas capables de concevoir une alternative européenne aux solutions bureautiques d’un mastodonte américain. Etonnant, non ?

Il est grand temps de lancer un vaste projet alternatif, une coopération européenne autour des systèmes libres. Que l’Europe puisse entrer fièrement dans la « société de l’information » avec ses propres outils, et sans signer un contrat à vie avec une firme de Seattle.



Communiqué de presse d’IRIS

La pétition contre les pratiques hégémoniques de Microsoft en France, lancée par l’association Iris (Imaginons un Réseau Internet Solidaire), a enregistré son millième signataire individuel, auxquels s’ajoutent 38 signatures de collectifs.

Cette pétition intitulée « Lettre ouverte à tous les amis de Bill, et néanmoins représentants du peuple français » dénonce l’accueil très favorable réservé au président de Microsoft, notamment par Jacques Chirac, Lionel Jospin et Dominique Strauss Kahn, ou encore Michel Bon, PDG de France Télécom.

Le texte s’élève contre le choix publiquement affirmé à plusieurs reprises de soumettre à la seule stratégie de domination internationale mise en oeuvre par la firme Microsoft l’ensemble de la société française, depuis l’école jusqu’au grand public, en passant par tous les secteurs de l’activité marchande et non marchande.

Les signataires affirment qu’en consacrant ainsi « l’insolence et l’arrogance de l’argent », cette subordination du politique au financier va à l’encontre du combat contre la fracture sociale et de l’effort de solidarité exprimés par les premiers personnages de l’État. En demandant « l’arrêt de cette braderie de notre futur politique, social, culturel et économique » et « la mise en place d’une société, fut-elle de l’information, véritablement plus solidaire, plus ouverte et plus démocratique », les signataires proposent l’utilisation de logiciels libres et gratuits, précisant que « les alternatives aux logiciels propriétaires Microsoft ne manquent pas ».

Parmi les 1007 signataires authentifiés au 28 septembre, on compte (parmi ceux ayant indiqué leur qualité) 128 ingénieurs ou élèves ingénieurs, 70 enseignants, dont 25 universitaires, 36 docteurs, doctorants ou thésards, environ une centaine de professionnels de l’informatique, près de 30 chercheurs de haut niveau, etc.

Le texte de la pétition est dès à présent transmis directement (avec demande de rendez-vous) à MM. Chirac, Jospin, Strauss-Kahn et Allègre, parallèlement à la diffusion internationale effectuée par l’association.

L’association Iris appelle toutes les personnes, associations, collectifs et structures de toute sorte partageant son souci à signer cette lettre ouverte.

Pour plus d’information, vous pouvez consulter :
le texte de la pétition
la liste des signataires individuels
la liste des collectifs signataires
le dossier Iris Microsoft

Francois Sauterey (IRIS)

Pierre Lazuly



© Les Chroniques du Menteur, 2008
E-mail : Pierre Lazuly
http://menteur.com