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Et on tuera tous les aphteux
(chronique des abattages excessifs) 18 mars 2001
La Brigade d’épuration avait soudainement investi la ferme et s’affairait à présent autour du bétail, dans les bâtiments d’une propreté douteuse où porcs et moutons étaient cloîtrés. Dans la salle à manger, seuls Joe Paddington et un fonctionnaire du Ministère de l’Agriculture étaient restés enfermés. Le premier ressassait de noires pensées et sortait seulement de son silence pour donner quelque information sur son cheptel lorsque le second, qui remplissait un formulaire d’indemnisation, lui posait une question. Les animaux sacrifiés lui seraient remboursés au prix du marché, expliquait-il, un peu gêné. Il faut dire que le prix du marché, ce n’était plus grand chose ; la viande, plus personne n’en mangeait. L’irruption d’un vétérinaire de la Brigade, dans sa combinaison orange ornée d’un logo, plutôt malvenu, qui représentait une vache hilare, arracha Joe à ses pensées. L’abattage de ses bêtes venait de commencer : on avait repéré, dans une de ses étables, un cas suspect. Joe savait qu’il ne servait à rien de protester. Un seul cas suspect, et tout le cheptel y passait. Principe de précaution, comme ils disaient. En réalité, le vétérinaire venait surtout s’informer de la raison pour laquelle un cochon se trouvait en dehors de la porcherie, juste à côté du poulailler.
Le vétérinaire comprenait. Mais même s’il vivait à l’écart de ses congénères, le cochon biologique devait lui aussi y passer. Il n’y avait pas de Copain qui tienne, Joe le savait. La loi du marché voulait que son cochon brûlât, il brûlerait. Tout blasé qu’il était, Joe eut néanmoins un vif frisson d’horreur lorsqu’il vit le regard du vétérinaire de la Brigade se poser froidement sur Jeremy, son épagneul chéri. L’agriculteur et le véto n’échangèrent pourtant pas un mot : il n’y avait rien à dire, et rien à objecter. Le fonctionnaire ajouta le chiffre 1 à la ligne « Chien » de son formulaire, et Jeremy suivit en frétillant de la queue le vétérinaire orange qui tenait dans sa main droite quelque chose qui ressemblait à s’y méprendre à un morceau de chocolat, mais dont on ne se remettait pas. Une bonne heure s’écoula. Le fonctionnaire avait fini de remplir son formulaire, mais il était resté attablé. Ni Joe ni lui n’avaient le coeur à bavarder. Dehors, la Brigade d’épuration s’affairait toujours à sa tâche et l’on commençait à percevoir l’odeur répugnante des carcasses se consumant sur le brasier. C’est alors que le vétérinaire réapparut dans la salle à manger, flanqué cette fois de trois autres membres de la Brigade, l’air gêné. Joe leur jeta un regard inquiet, et c’est lorsqu’il les vit détourner la tête que soudain, il comprit : le principe de précaution ne s’arrêterait pas à Jeremy. Il avait longtemps cru qu’il lui suffirait de se désinfecter les pieds dans un quelconque pédiluve, mais avec l’extension de l’épidémie, ces modestes exigences sanitaires avaient vécu : selon un récent sondage, le consommateur était en effet persuadé que la désinfection des pieds ne suffisait pas à garantir l’innocuité d’un fermier. Le Ministère en avait tiré les conclusions qui s’imposaient, même si la Brigade avait le plus grand mal à s’y habituer. Le nez sur son dernier café, Joe sentait leurs regards sur lui posés. Il n’y avait rien à dire, il le savait. Le consommateur avait toujours raison. Aussi se leva-t-il, résigné, et sortit bravement de la salle à manger, escorté des quatre combinaisons orange, sans même que le vétérinaire n’ait eu à agiter le moindre morceau de chocolat. Le calme était revenu dans la pièce. Le fonctionnaire, zélé, ajouta le chiffre 1 à la ligne « Agriculteur » de son formulaire. Sale métier. Mais comme l’avait rappelé le Ministre de l’Agriculture, dans cette période électorale mal engagée, le consommateur avait plus que jamais besoin d’être rassuré.
On ne peut être qu’admiratif devant la prodigieuse capacité d’adaptation des professionnels de la restauration. Ce midi, je suis resté bouche bée devant le menu affiché à l’entrée de la cantine. Outre le traditionnel poisson (sauvage ? d’élevage ? on ne le sait jamais), nous étaient proposés au choix « chou farci » (à quoi ?) ou « bourguignon » (tout court). Le chou farci, passe encore, ça fait bien longtemps qu’on a perdu tout espoir de connaître la composition de sa farce, mais le « boeuf bourguignon », lui, n’avait encore jusque là jamais été jusqu’à renier son vrai nom. Dans un grand élan de transparence, je suppose, il devenu le « bourguignon » tout court. L’avantage, c’est que le distrait, tout absorbé qu’il est par ses grandes considérations sur Windows NT, le commande en s’imaginant sans doute qu’il s’agit là d’une nouvelle viande. En attendant, faute de pouvoir rassurer le consommateur de viande par des nouvelles véritablement rassurantes, c’est dans une véritable surenchère de substantifs que se sont lancés les pouvoirs publics depuis quelques temps. C’est bien simple : on mange du sécurisant et du sécurisé à toutes les sauces, on se goinfre de transparence. À défaut d’autres aliments... Parmi les déclarations transparentes dictées par le principe de précaution, j’avais une tendresse toute particulière pour l’assertion sécurisante de François Patriat, notre distingué secrétaire d’Etat au Commerce, à la Consommation et aux Prions : « aujourd’hui, tous les spécialistes indiquent que la phase de contamination est derrière nous et que jamais la viande n’a jamais été aussi sécurisante qu’aujourd’hui. » De la viande saine, encore, je vois, j’imagine, je comprends bien le concept, mais alors de la « viande sécurisante », il faudrait qu’on m’explique. Dans le même ordre d’idées, j’aimais beaucoup les « farines sécurisées ». Avant de se résoudre à abandonner toute utilisation de farines animales, Jean Glavany avait lancé l’idée : on allait utiliser des « farines sécurisées ». Pour produire de la « viande sécurisante », remarquez, c’est un raisonnement qui se défend. Mais la plus belle déclaration vachefollesque devait être proférée la semaine dernière par mon ministre préféré, après que le comité interministériel des prions recommande à l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments d’« éviter la découpe de la colonne vertébrale et d’exclure son utilisation dans la chaîne alimentaire », ce qui devait, en toute logique, placer la côte de boeuf sur la liste déjà longue des morceaux interdits. Alors Jean Glavany eut cette phrase superbe : « la côte de boeuf est inoffensive si on la coupe autrement. » Depuis, à chaque fois que je vois un morceau de bidoche, je ne peux m’empêcher d’y repenser. Sa déclaration m’a terrifié. C’est vrai, au resto, on coupe tous notre viande à la bonne franquette, d’une façon assez peu scientifique et même, disons-le carrément, franchement désordonnée. Tenez, l’autre jour, à la cantine, je regardais mes collègues découper leur entrecôte comme ils pouvaient, avec une certaine maladresse et des couteaux mal affûtés. L’un d’entre eux avait choisi de la couper dans le sens de la longueur, l’autre préférait la perpendicularité. Un troisième, plus concentré, la tranchait péniblement de façon concentrique, comme on lui avait montré à la télé. Il ne faut pas rigoler avec la santé. Les mots de Glavany résonnaient toujours dans ma tête : « la côte de boeuf est inoffensive si on la coupe autrement. » C’est sûr, statistiquement, un de mes collègues allait forcément y passer avant l’heure du café. Même moi, avec mon poisson d’élevage, je n’étais pas tellement rassuré. Jean Glavany ne m’avait pas dit comment le découper. Finalement, il n’en a rien été. Ce fut un miracle : on était encore tous vivants à l’heure du café. Alors on a fêté dignement l’événement en offrant chacun notre tournée. Moi, histoire de refroidir l’atmosphère, je leur ai quand même raconté l’histoire du steak haché, découverte dans Le Canard Enchaîné : « Interdits en Grande-Bretagne, des cervelles, des boyaux, des os de bovins anglais, « matériaux à risques spécifiés », c’est-à-dire susceptibles d’être porteurs du prion, ont été massivement importés en France à partir de 1988. Ces abats étaient en grande partie destinés à être incorporés comme agents de texture aux steaks hachés et autres spécialités agroalimentaires... Ils n’ont été interdits en France qu’en 1996. Selon les statistiques douanières britanniques, la France importait un peu moins de 350 tonnes d’abats bovins jusqu’en 1987. Et puis, brusquement, alors que les « matériaux à risques spécifiés » sont interdits pour la consommation humaine en Grande-Bretagne, les importations françaises explosent. Elles passent alors de 326 tonnes - la routine - en 1987 à 4883 tonnes en 1988 et progressent régulièrement pour atteindre 8173 tonnes en 1994... » Ainsi donc, pendant 8 ans, ces abats interdits pour l’alimentation des ruminants anglais servaient allègrement à la composition des steaks hachés français. Enfin, entre nous, il n’y a sûrement pas là matière à s’inquiéter. Si vous voulez mon avis, le steak haché est inoffensif si on le coupe différemment. Pierre Lazuly
« Que l’on croie ou non à la solidarité du vivant, on ne tardera guère à comprendre qu’à l’ère industrielle la condition des poules, comme celle des autres animaux, préfigure ou révèle sous un jour des plus crus une nouvelle condition humaine. D’ores et déjà, les "clientèles captives" sont mises en demeure de préférer les pollutions et les nuisances à la privation de biens rendus obligatoires par le fanatisme consumériste. Les instituts de sondage, les enquêtes d’opinion et les études de marché prouvent statistiquement qu’un citoyen normal préfère respirer du gaz carbonique, boire des solutions de nitrates, avaler des aliments synthétiques plutôt que d’être privé d’un répondeur automatique, d’une lessive aux agents blanchissants ou d’une automobile climatisée, qu’il préfère l’anesthésie des jeux télévisés et des parcs de loisirs pour "se sentir en sécurité, ne pas éprouver de douleur, ne pas présenter de symptômes d’ennui et de frustration". » (Armand Farrachi, Les poules préfèrent les cages, Albin Michel)
Je croyais en avoir fini avec les vaches hystériques, et voici que réapparaît chez nous la désormais célèbre British beef. Évidemment, comme on pouvait s’y attendre, la levée « pourtant très prudente, progressive et assortie de conditions drastiques » de l’embargo sur la viande bovine britannique soulève en France « des réactions d’inquiétude dans les milieux spécialisés ». Ou, si vous préférez, des réactions bien chauvines dans les milieux intéressés. Le président des jeunes agriculteurs, Pascal Coste, estime naturellement qu’« il faut que la provenance britannique soit très clairement indiquée pour ne pas mélanger cette viande avec tout ce qui a été fait en matière de traçabilité pour la viande française et qui a par son sérieux la confiance des consommateurs français ». Personnellement j’aime beaucoup la « traçabilité ». C’est un mot qui rassure les Français. Qui n’existe dans aucun dictionnaire, mais qui rassure les Français. Surtout lorsqu’un guignol encravaté évoque d’un air grave « ce qui a été fait en matière de traçabilité ». Jean-François Mattéi, député UDF des Bouches-du-Rhône et rapporteur en janvier 1997 de la mission parlementaire française sur la vache folle, estime quant à lui que l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine « n’est pas terminée en Grande-Bretagne » et que par conséquent, la levée de l’embargo sur la viande bovine britannique est « incohérente, prématurée et inquiétante ». J’en connais un autre qui est incohérent et inquiétant. Sauf erreur de ma part, l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine n’est pas plus terminée en France qu’elle ne l’est en Grande-Bretagne. J’ai encore vu passer trois nouveaux cas de vache folle ces deux dernières semaines dans les dépêches AFP. Une dans les Côtes d’Armor, l’autre dans l’Aube, la troisième dans la Manche. Toutes étaient des vaches dites NAIF, « nées après l’interdiction des farines animales ». Comment donc ces braves vaches ont-elles pu alors devenir folles ? « L’hypothèse la plus probable retenue par le comité interministériel est l’existence de contaminations alimentaires croisées par des aliments non destinés aux bovins. Ces contaminations croisées rendent possible une contamination des bovins les ayant consommés, jusque dans la seconde partie de l’année 1996, date à laquelle les mesures évitant la contamination des aliments destinés aux autres animaux ont été mises en oeuvre ». Il est d’ailleurs amusant de constater qu’après avoir décidé d’interdire les farines animales, il a fallu attendre encore 3 ans avant que l’on songe qu’il n’était peut-être pas très malin de continuer à transporter toutes les sortes de farines dans les mêmes camions. Que les livreurs n’étaient jamais à l’abri d’un moment de distraction. On a tout de même fini par y penser. Hélas, « le délai moyen d’incubation de la maladie (5 ans), conduit à prévoir l’apparition de nouveaux cas d’ESB pendant une période approximative de 5 ans après la mise en oeuvre des nouvelles mesures de prévention prises en 1996, soit jusque fin 2001 environ ». Si Jean-François Mattéi était vraiment cohérent (je sais, c’est assez dur à imaginer, un député UDF cohérent, mais essayez un instant), il décrèterait immédiatement un embargo sur la viande bovine française. Pour rester fidèle à ses propres arguments : puisque l’épidémie « n’est pas terminée » en France. N’écrivait-il pas lui-même dans son rapport, en 1997 : « La crise de la vache folle a montré une absence totale de morale de la part des dirigeants européens et c’est en cela qu’elle est un émissaire d’une remise en question des principes, uniquement économiques jusqu’à maintenant, qui prévalent à son action » ? N’avait-il pas estimé que « les problèmes d’environnement devaient également être gérés dans un souci de santé publique et que le ministère de l’Environnement comme le ministère de la Santé devaient s’affranchir des pressions des industriels » ? De bien louables intentions. Mais le très incohérent Jean-François Mattéi allait écrire à peu près le contraire quelques pages plus loin, en appelant de ses voeux la création d’un « Institut des hautes études de gestion de crise » (ça ne s’invente pas), chargé d’inculquer un certain pragmatisme à nos hommes politiques : « Un mot ou une formule prononcé par un ministre peut avoir des conséquences dramatiques pour un secteur économique. Il faut donc avoir conscience de l’importance des messages donnés au public, évaluer les avantages ou les risques d’une action et ne pas s’abriter demain derrière le principe de précaution sans juger des conséquences ». (On dirait du Jean Glavany). Comme le résumait assez bien Georges Sarre lors de la parution dudit rapport : « Ce rapport n’apporte pas grand-chose si ce n’est la proposition de la création d’un comité Théodule et d’une agence qui déresponsabilisera les gouvernants et les hauts fonctionnaires, qui sont pourtant les responsables de cette crise ». Cette fois, c’est l’OCDE qui doit entreprendre « une étude sur les questions liées à la sécurité de l’alimentation ». C’est Jacques Chirac en personne qui le lui a demandé. « On va se mettre au travail, on a commencé », a indiqué le secrétaire général de l’OCDE à sa sortie de l’Elysée, avant d’ajouter : « Depuis des décennies, l’OCDE s’occupe de cette question de la biotechnologie, donc on est bien placé pour faire avancer le dossier ». (L’idée que l’OCDE ait pu très mal s’en occuper n’a pas eu l’air de l’effleurer). Quoiqu’il en soit, l’OCDE a toute la confiance de notre président : « [Jacques Chirac] a estimé que l’OCDE avait la compétence et l’expérience nécessaires dans ce domaine et a exprimé l’espoir que sa démarche serait ambitieuse et innovante car il s’agit d’un sujet d’une importance majeure et qui inquiète les consommateurs ». Avec ça, nous sommes sauvés. Je vois bien l’OCDE préconiser « de la transparence » et la création d’une « task force » chargée d’optimiser à tous les niveaux la traçabilité. Personnellement, j’instaurerais bien la traçabilité des ministres, des présidents, des députés. On consignerait soigneusement dans un registre toutes leurs déclarations, leurs prises de position. On pourrait ainsi rechercher « dans la transparence » leurs éventuelles incohérences. Qui sait, la traçabilité nous permettrait peut-être de remettre la main sur les promesses de campagne du candidat Jospin ?
J’en suis resté sur le derrière. On interrogeait Jean Glavany sur France Inter. C’était dans le journal de 18h, jeudi dernier, mais j’ai réussi à l’enregistrer et le retranscrire un peu plus tard dans la soirée. Devant la multiplication des scandales mettant en cause des farines animales, on demandait au ministre s’il n’était pas grand temps d’interdire complètement leur utilisation. Voici sa réponse. Et que je sois transformé en député RPR si j’en ai changé un seul mot : « Si on ne consomme plus les farines animales dans les élevages, qu’est-ce qu’on fera de ces sous-produits animaux, les carcasses, les graisses, les peaux, les chairs, qui sont à la porte des abattoirs ? On les incinèrera. Ça coûtera de l’argent, ça polluera, et il faut mesurer toutes ces conséquences ». C’est pourquoi il est préférable de les donner à manger aux poules et aux poissons. C’est le bon sens même : ça ne coûte rien (au contraire !) et ça ne pollue pas. Sauf bien sûr les poules et les poissons. Eux, ça les pollue drôlement. Mais tant que ça n’empêche pas de les vendre, le ministre de l’Agriculture est content. Les vaches (surtout les britanniques) deviennent hystériques ; les poulets belges (mais seulement les belges) digèrent mal les mélanges d’abats de boeuf et d’huile mécanique. Les oeufs deviennent suspects ; les omelettes prennent même une jolie teinte irisée. Demain, on apprendra que les lapins espagnols (mais seulement les espagnols) digèrent mal la carcasse de vache au caoutchouc. Il faudra en inventer de nouveaux, plus performants. Des lapins transgéniques, qui adoreront le caoutchouc. Qu’importe, le consommateur doit rester confiant. « Il ne faut pas céder à la psychose, car ce sont des secteurs entiers de notre économie qui sont en jeu », expliquait quelques jours auparavant le même Jean Glavany. Ce qui résume assez bien la chose. Les empoisonnements d’aujourd’hui sont les emplois de demain. (On dirait du Madelin). Mais Jean Glavany, décidément très en forme, continuait toujours son monologue sur France Inter : « Deuxièmement, si on ne donne plus ça à manger aux élevages, qu’est-ce qu’ils vont manger à la place ? Des protéines américaines dont les pluparts (sic) sont des organismes génétiquement modifiés. C’est pas si simple à décider ». Et moi qui m’imaginais qu’en Europe, on savait encore cultiver ! Que l’on pouvait, si on en avait la volonté, nourrir les élevages avec nos propres fourrages. Il paraît qu’à une époque pas si lointaine, on le faisait. De bonnes vieilles protéines, génétiquement intactes. Il paraît même qu’à l’époque, on prétendait que le lapin était herbivore, que les poissons ne mangeaient pas dans la nature des résidus de cochon. Depuis, la science a évidemment prouvé le contraire. Anéanti ces préjugés. Le saumon d’élevage (ce qui relève déjà du pléonasme), est gavé d’antibiotiques. On implante, pour le moment à titre expérimental, des gènes antigel pour faire vivre (et donc pêcher) certains poissons en dehors de leurs eaux habituelles. Tant qu’à produire des poissons transgéniques, autant leur donner à bouffer nos vieilles piles électriques. Broyées avec du boeuf et des antibiotiques. En attendant, dans le flot des dépêches "Société", c’est un véritable festival. Chaque pays y va de sa mesurette, de sa mise sous séquestre de quelques tonnes de produits belges. La Commission européenne se fâche contre la France et les Pays-Bas, « prévenus dès début mai de la contamination des farines animales par la dioxine cancérigène », et qui ne l’ont pas prévenue. Et la Belgique s’enfonce dans une belle crise politico-économique. Pauvre Belgique ! Et pour ne rien arranger, « la Flandre est la région du monde la plus polluée par les émissions de gaz ammoniac à cause de la concentration des exploitations agricoles et des élevages », selon une enquête de l’Institut flamand de recherche technologique qui tombe à pic. J’ajoute, pour être tout-à-fait complet, que les autorités américaines ont décidé jeudi de bloquer temporairement les entrées de viandes de poulet et de porc en provenance de l’Union européenne. On n’est jamais trop prudent. Pendant ce temps, Washington et Ottawa réclament toujours 253 millions de dollars de sanctions contre l’Union européenne qui persiste toujours dans son refus de lever un embargo de plus de dix ans sur leur viande de boeufs élevés aux hormones. Les Européens, eux, n’ont manifestement pas le droit d’être prudents.
« Le gouvernement britannique continue de s’opposer à tout moratoire sur la « nourriture Frankenstein », les aliments génétiquement modifiés, en dépit de nouvelles mises en garde de la communauté scientifique. Le ministère de l’Agriculture a rappelé vendredi qu’il ne jugeait « pas nécessaire » d’imposer un moratoire et qu’il estimait « les garde-fous en place suffisants pour garantir l’absence de dommages à la santé et à l’environnement ». Tel n’est pas l’avis de vingt scientifiques internationaux qui ont publié vendredi un appel demandant la réhabilitation d’un confrère britannique poussé à la retraite après avoir révélé les résultats effrayants de tests menés sur des rats. Nourris à la pomme de terre génétiquement manipulée, les animaux ont développé des modifications des organes, y compris du cerveau, tandis que s’affaiblissait leur système immunitaire. Les travaux du professeur Arpad Pusztai, de l’institut Rowett à Aberdeen, ont été réexaminés et validés par ses vingt confrères, dont certains appellent désormais à un moratoire sur l’utilisation de produits génétiquement modifiés. Ces produits sont notamment employés pour nourrir les animaux [notez le notamment !] et les scientifiques ont de longue date mis en garde contre le possible développement de bactéries résistantes aux antibiotiques qui pourraient être transmises aux humains. Un député travailliste, Alan Simpson, a mis en garde vendredi contre une « maladie de la vache folle bis » et estimé qu’il fallait « tout arrêter et mettre en place de nouveaux paramètres ». C’est également l’avis de l’un des organismes gouvernementaux sur l’environnement, English Nature, qui a demandé à Tony Blair trois ans de moratoire sur certaines cultures génétiquement modifiées, notamment celles résistantes aux herbicides. L’organisation écologique Friends of the Earth, tout comme les associations de consommateurs, demandent de leur côté un gel de toute nouvelle licence ou mise en culture de ces produits. Avec des licences en Grande-Bretagne pour le fromage végétarien, la purée de tomate, le soja et le maïs génétiquement modifiés, ces produits sont « de plus en plus difficiles à éviter », estime le professeur Vyvyann Howard, signataire de l’appel des vingt scientifiques. « C’est à l’évidence la politique des industriels de la biotechnologie que de tenter d’inonder le marché afin que nous n’ayons plus le choix du tout », estime-t-il. »
Aurai-je la malice d’ouvrir mon Politis et d’y reprendre les informations communiquées par Greenpeace France ? De rappeler par exemple que les produits Findus (canelloni, crêpes jambon fromage), ou de Papy Brossard (Forêt noire) en contiennent et sont étiquetés comme tels. (Heureusement, seuls quelques rats britanniques en consomment). Parmi les produits susceptibles d’en contenir, ou dont les fabricants ne s’opposent pas à la présence d’OGM, on trouvera les BN, Prince, Petit écolier, Finger, Mars, Balisto, KitKat, Lion, Galak, pâte à tartiner Poulain, pizza aux fromages Marie... et bien sûr, les aliments pour bébé de Danone et Blédina. La liste complète se trouve sur le site de Greenpeace. (Vous y trouverez aussi, et c’est le plus important, la liste des producteurs qui s’engagent à ne jamais en utiliser). J’ajoute, pour être tout-à-fait complet, qu’un 56ème cas de vache folle a été détecté dans la Sarthe. Rien de tel qu’un bon steak de vache folle pour accompagner une poêlée de pommes de terre génétiquement modifiées. Le tout cuisiné à l’ancienne, pour retrouver « la saveur de l’authentique » dans une petite barquette en alu.
J’ignorais que ce sujet vous passionnait à ce point ! Ma récente chronique sur les vaches hystériques m’a valu, c’est le cas de le dire, vachement de courriers, de lecteurs inquiets et de lecteurs blasés. Notamment en provenance d’Angleterre, d’où l’on m’apprend que la viande la plus recherchée est précisément celle qui peut se targuer d’être estampillée « British Beef ». Ça défie sans doute les lois de la raison, mais le chauvinisme obéit apparemment à sa propre logique. Cela étant, si le nombre de cas de vaches folles recensées en Angleterre est infiniment supérieur à notre décevant palmarès, il n’est pas sûr qu’il faille s’en féliciter. Étant données les périodes d’incubation, le pire peut être à la fois derrière eux et devant nous, et la « British Beef » être désormais plus sûre que la Viande Française ; lorsque les vaches francophones chanteront en choeur le samedi soir avec Arthur, il sera grand temps d’arrêter les steaks. « Ce n’est pas si grave, en fait », ironise Michel, « puisque les vaches concernées sont des animaux dits de « réforme », c’est-à-dire des vaches laitières recyclées en vaches à steaks, dont la viande est de moins bonne qualité que celle des Charolais. Seuls les consommateurs les plus pauvres peuvent donc en être victimes... ». Et avec eux les habitués de la restauration rapide et des restos d’entreprise. « Et en ce qui concerne le lait », précise Michel, « j’ai lu dans un article de l’INRA que rien ne permettait pour l’instant de mettre le lait hors de cause en ce qui concerne la transmission du fameux prion. Mais chut !, les excédents de lait sont déjà énormes... ». Fin du chapitre agriculture... mais restons si vous le voulez bien en Angleterre. Un pays où une ex-Prime Minister se démène corps et bien pour libérer un ancien tortionnaire (présumé, certes, mais comme seul un Roland Dumas pourrait l’être sans en être inquiété). Un pays où la modernité fait rage ; sous forme de pauvreté, bien souvent. (Tel est en effet le principal visage de la modernité lorsqu’il n’y a pas la télé). Certes, il leur reste encore ce merveilleux échappatoire que constitue toujours la religion. Rien n’incite plus à la religion que la pauvreté ; « et c’est ainsi qu’Allah est grand », aurait même ajouté Vialatte. Hélas ! les Britanniques délaissent même leur église. Ils ne croient plus vraiment en Dieu. Eux, ce n’est pas d’un Dieu qui crée des emplois dont ils auraient besoin, mais d’un Dieu qui accepte de payer correctement ses larbins. Dieu, lui, s’en fout éperdument. Il a créé Tatcher à son image. Pour voir ce que ça donnerait. Il aurait même - peut-être pour se racheter - créé le petit Jésus à l’image du Che. C’est du moins ce que l’on apprenait dans Le Monde la semaine dernière. Une affiche rouge et noire, inspirée du plus célèbre cliché du révolutionnaire marxiste argentin, défraie la chronique outre-Manche : concoctée par l’Agence de Publicité des Eglises afin de ramener leurs ouailles dans les chapelles, « elle représente un Jésus inédit, regard noir et dur, barbe drue et mâchoires d’acier, bien éloigné des portraits lisses et sans saveur traditionnellement en vigueur dans les paroisses ». Si Chas Bayfield, « le créatif branché » qui a gracieusement imaginé l’affiche, se dit fier de son oeuvre, il a néanmoins déclenché une belle polémique. Le révérend Tom Ambrose craint notamment que le message subliminal de cette affiche rouge « risque de créer chez les ouailles l’attente d’un changement radical qu’ils ne trouveront peut-être pas dans leurs églises locales ». Il est vrai que la légende de l’affiche est assez révolutionnaire : « Humble et doux ? Allons donc ! Découvrez le vrai Jésus. Eglise, le 4 avril ». Après tout, que Jésus ait l’apparence du Che, de Bill Clinton (la crucifixion pourrait alors remplacer avantageusement la destitution) ou même de Paul Préboist, cela n’a aucune espèce d’importance. Mais d’apprendre que l’Eglise dispose désormais de sa propre Agence de Publicité chargée de rameuter ses ouailles me remplit d’allégresse. L’Eglise commencerait-elle enfin à devenir moderne ? « Mon Jésus à moi est plus malin que le tien ». Et c’est ainsi qu’Allah est grand.
Je ne voudrais pas semer la panique dans vos assiettes, mais si j’en crois les communiqués réguliers publiés par le ministère de l’Agriculture, la maladie de la vache folle semble décidément avoir pris ses habitudes dans l’Hexagone. Nous fêtions en effet hier notre 52ème cas de vache folle. Les 180 commères qui parcouraient quotidiennement les délicats pâturages de l’Orne en compagnie de l’hystérique ont été, « comme toujours en pareil cas », abattues puis incinérées. Rassurez-vous, je n’envisage pas le moins du monde de transformer cette chronique en éphéméride des mamelles hystériques et carnet des bovidés suicidés. Je m’étais il est vrai déjà fait l’écho la semaine dernière de deux cas d’encéphalopathie spongiforme bovine, et j’en avais profité pour me gausser du mot d’ordre que, dans un bel élan de patriotisme, les technocrates concernés avaient soufflé au consommateur justement inquiet : « exigez le label Viande française ». A quoi bon en effet exiger un label qui ne garantit plus rien ? Un mien lecteur avait alors répondu à mon ricanement : « Pour ma part, je me réjouis de savoir que le troupeau entier de bovins ait été abattu et que cela se sache. Cela signifie pour moi que les règles sanitaires existent et, surtout, qu’elles sont appliquées consciencieusement en France. Je n’en ai que plus d’envie d’exiger le label "Viande Française" ! Pas vous ? ». Eh bien non, pas moi. Parce qu’il en va des vaches comme des êtres humains : on ne passe pas, comme une vulgaire machine, d’un état normal à un état déglingué. La maladie se diffuse, très lentement. On commence très progressivement à perdre la raison, on beugle un peu différemment, que sais-je ?, on écrit des tribunes dans le Figaro. Mais tant qu’aucune vache du troupeau n’a pas été prise en flagrant délit d’hystérie, tant que les apprenties foldingues ne ricanent pas pendant la traite et qu’elles réservent leurs pitreries à leurs seules congénères, un troupeau de vaches délirantes peut tout-à-fait satisfaire un authentique boucher. Et finir dans votre assiette. Dûment estampillée « Viande Française ». Et néanmoins parfaitement infestée de cellules contaminées. Ceci dit, vous n’en mourrez probablement pas ; et quand bien même vous en mourriez, ce serait dans dix ans. Or le « principe de précaution », appliqué à l’agriculture, dit en substance qu’il est infiniment moins dangereux de laisser aux dirigeants de dans dix ans le soin d’annoncer qu’« à l’époque, on ne pouvait pas savoir » que d’obliger les dirigeants d’aujourd’hui à avouer que les vaches produites par nos toujours très pacifiques éleveurs ne sont pas moins dangereuses que leurs cousines britanniques. Quant aux nitrates...
« Sous la pression de sa majorité, le gouvernement reporte la réforme qui visait à alléger fortement la fiscalité sur les stock-options », pouvait-on lire dans Le Monde samedi dernier. « Espérons qu’elle sera définitivement enterrée », concluais-je alors, un peu hâtivement, dans un post-scriptum à la chronique qui lui était consacrée. C’était compter sans la ténacité de Bercy. Dominique Strauss-Kahn ne s’avoue pas vaincu. (Moi non plus). Il a plus d’un tour dans sa besace : puisque les stock-options font grincer les dents des chroniqueurs en herbe et de la gauche plurielle, il suffit de les rebaptiser « bons de croissance », ni vu ni connu : ces imbéciles de gauche n’y verront que du feu. Il n’y aura donc pas, comme on l’avait redouté, une réduction (pardon : un « assouplissement ») de la fiscalité des stocks-options, mais simplement une décision concertée au sujet des « bons de croissance », « sur la base » de ce qui était inscrit dans le projet de loi Allègre sur l’innovation et la recherche. La nuance est d’importance. Alors que les stock-options souffrent d’une image ternie, les « bons de croissance » peuvent, selon Bercy, « stabiliser les fonds propres des entreprises », « fidéliser les salariés » et rendre les sociétés « moins vulnérables aux OPA ». Pas moins. C’est le grand avantage de créer un nouveau vocable : on peut en profiter pour le parer de mille et une vertus. Après tout, lorsque les privatisations ont été remplacées par les « ouvertures de capital », les médias se sont rapidement prêtés au jeu. L’ancien vocable est progressivement tombé en désuétude ; les socialistes ne peuvent donc plus être accusés de privatiser. Désormais, ils ouvrent le capital. C’est tellement plus beau. Et c’est bien là tout le prestige du galimatias. Comme l’écrivait le regretté Alexandre Vialatte, « nous vivons une époque où l’on se figure qu’on pense dès qu’on emploie un mot nouveau. On ne sait pas le tiers du quart des mots de la langue française et on va en chercher dans des modes prétentieuses qui savent très bien à quoi elles visent en essayant de flatter bassement la clientèle par un jargon de prestige. Tout cela ne serait que ridicule si le prestige du galimatias ne contaminait la pensée. Et alors là, ça devient dangereux. Parler faux, parler mou, parler vague, parler bête, parler obscur, amène, oblige à penser faux, à penser mou, vague, bête, obscur. Met en circulation les idées les plus sottes, les goûts les plus artificiels. Les sentiments s’ensuivent, les moeurs, bref, toute la civilisation ». Heureusement, il est des ministères plus responsables. Le ministère de l’Agriculture, par exemple, qui a la gentillesse de m’informer que deux autres cas d’encéphalopathie spongiforme bovine - ou maladie de la vache folle - ont été signalés cette semaine, en Vendée et dans l’Orne. C’était ma rubrique : « exigez le label Viande française ». J’ajouterai pour être tout-à-fait complet qu’un garçonnet de six ans a été retrouvé sur une autoroute allemande, circulant en pleine nuit dans une voiture à pédales. Il était parti « chercher des étoiles ». Le petit prince est revenu sans ses étoiles mais en parfaite santé, accompagné des policiers qui s’apprêtaient à le verbaliser pour défaut d’éclairage. À l’étage, papa et maman dormaient tranquillement.
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© Les Chroniques du Menteur, 2008
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